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Le Soleil

17 mai 2000, Jean St-Hilaire

Lepage signe une fresque noire où le vrai personnage, c'est la high life du voyage.

Lepage signe une fresque noire où le vrai personnage, c’est la high life du voyage.

Québec - Robert Lepage annonce tôt ses couleurs dans Zulu Time, imposant show constrictor dont c’était le coup d’envoi hier, au Centre de foires ExpoCité. D’entrée, des automates, terribles insectes métalliques, décrivent un ballet lumineux dantesque au-dessus de nos têtes. On les dirait agités par une intelligence qui n’a plus rien d’humain. Une complainte accompagnée par la plainte d’un théorbe y succédant, une question se formule d’elle-même : cette angoisse de l’anéantissement, est-ce vraiment ce que l’humanité attendait du progrès? Autrement dit, serions-nous les otages d’une technologie dont nous ne contrôlons plus la portée?

Vrombissant, strident, menaçant, chaque scène un peu plus je dirais, Zulu Time, on l’aura deviné, n’est pas le spectacle le plus caressant de Lepage. Dans cette noire fresque ayant pour cadre les grands points de brassage de l’humanité que sont les aéroports internationaux, l’homme de théâtre, faisant ici appel à des créateurs de tous horizons, expose la corruption du vieux rêve du vol. L’action va et vient entre la planante et poétique apesanteur conviée par le Kubrick de 2001, Odyssée dans l’espace et la stridence psychotique des films d’Hitchcock. C’est le lieu d’états d’âme et de pulsions contradictoires, de fantasmes tristes, d’érotisme dénaturé par la pulsion de mort, de grégarisme dissout dans une solitude presque névrotique, solitude dont la fragilité et l’anonymat de l’acteur dans cet immense dispositif me sont apparus les métaphores.

Ceci dit, le peuple de Zulu Time en est un de passants, d’Icares qui se ressemblent comme des clones dans leur hantise de l’ennui et de la chute. Échappe peut-être à la masse indifférenciée le personnage de la chanteuse solitaire et désespérée joué par Claire Gignac.

Le vrai personnage du reste, c’est la high life du voyage et son insolite toujours renouvelé, dimensions dont le spectacle témoigne dans un impressionnant ballet technologique et un large éventail de procédés scéniques qui vont du simple à l’hyper-complexe, qui sont bien intégrés et dans lequel se reconnaît parfaitement la manière de Lepage.

Le spectacle, rappelons-le, se passe sur de longues passerelles qui montent et descendent entre les montants d’un haut portique. À tout bout de champ, un immense écran se déroule le temps de refléter des images vidéo, puis se rétracte. À nouveau, Lepage cède à la tentation cinématographique, va jusqu’à nous présenter un thriller des plus angoissants dénoué dans une fureur stroboscopique.

Dans cet univers glauque, l’humour effectue quelques rondes. Et de fait, le rythme est à ce point soutenu qu’on ne voit pas le temps passer. Pas plus qu’on ne l’entend d’ailleurs, les tympans bioniques apprécieront…
On relève aussi des scènes épatantes, telle celle de la contorsionniste et de l’amant, superbe de tension lascive. Ou celle du tango tête en bas, pas bête vu qu’on la danse pour la perdre, la tête justement.

À tout prendre, je ne dirais pas qu’on est ici en présence du Lepage transcendant, mais l’originalité et la magie sont le plus souvent au rendez-vous et l’artiste arrive à un dosage assez délicat de la poésie et de la démesure.

 
 
 
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