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Le Monde

25 octobre 1999, Olivier Schmitt

Le premier cabaret technologique du Québécois Robert Lepage

Zulu Time, nouvelle invention du Québécois Robert Lepage, qui a depuis longtemps asservi les technologies de pointe à la représentation scénique, est une merveilleuse déception. Ce « cabaret », constitué de numéros musicaux, théâtraux et « vidéaux » - néologisme tentant; ne pas oublier de le soumettre au nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie française - , multiplie pendant deux heures les projections sonores et visuelles, autant d’illusions fantasmatiques conçues par une poignée d’artistes venus de tous les champs de la création et réunis par un Lepage décidé à en découdre avec l’imaginaire universel d’aujourd’hui.

Le dispositif de Zulu Time - temps universel du désordre des sens, déferlement de sensations, d’émotions souvent fortes, autant de signes qui s’inscrivent dans la mémoire de celui qui les reçoit, incrédule et aussitôt séduit - est une architecture d’acier, grande cage ouverte placée au milieu des spectateurs, habitée par des artistes de tout poil : un musicien improvisateur, un physicien, un « concepteur de mouvements », une compositrice experte dans le maniement du rebec médiéval, des « fragmenteurs de temps », une vidéaste, une virtuose de l’échantillonneur, un concepteur de machines sonores, un clown, un acteur-danseur et deux roboticiens.
Ils sont réfugiés dans les montants latéraux et , devenus acteurs, peuvent intervenir à tout moment en son centre - trois passerelles qui montent et descendent à volonté le long de ces montants, espaces de jeu vertigineux et déroutants. D’autres ne seront présents que par leurs images projetées sur un écran géant prêt à fondre sur la salle.

Commence alors une succession surréelle de moments spectaculaires où chaque créateur montre ses dernières trouvailles : des robots suspendus au-dessus des spectateurs qui produisent sons et lumières; un « techno-western Z » I am the Sheriff; collage vidéo hilarant pour trois écrans; un duel à mains nues de deux percussionnistes seulement armés d’un boîtier électronique; des tours de magie, interaction d’un archet et d’une poignée de sable, filmés en gros plan; des percussions lumineuses électroniques dont la caisse de résonance est le dispositif scénique lui-même; un pas de tango renversé (danseurs et accordéonistes ont la tête en bas, accrochés aux passerelles)…
Les musiques du spectacle, jouées en direct ou préenregistrées, sont essentiellement électroniques, sorte de catalogue séduisant de tous les possibles de la techno au service de la scène.

Le tout serait totalement convaincant si Robert Lepage n’avait voulu donner une cohérence à l’ensemble en imaginant un fil rouge, ressort dramatique confus qui décrit la vie d’un groupe d’hôtesses de l’air et de stewards, de l’embarquement au crash. Cela donne évidemment de la chair au spectacle et permet d’introduire plusieurs gags et surtout quelques numéros de sexe, souvent douloureux, fétichistes, voire sado-masochistes, sans quoi un cabaret ne serait que bluette. Mais le caractère décousu de cette narration en filigrane, la déception qu’elle engendre, nuit à l’émerveillement, souvent enfantin, parfois jubilatoire, que suscite la découverte de ces transmetteurs de rêve. Ils ont paradoxalement un côté artisanal qui leur donne l’allure d’inventions anciennes, comme les aimait un théâtre à machines remisé depuis trop longtemps dans les encyclopédies du spectacle.

 
 
 
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