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Kazushi Ono dirigera sa nouvelle production du “Rake’s Progress” à la Monnaie.
Avec vidéo, et transposition dans les années 50.
RENCONTRE
Invité voici deux ans par Bernard Foccroulle pour donner son “Busker’s Opera” au Théâtre National, Robert Lepage revient par la grande porte à la Monnaie pour ce qui sera la dernière nouvelle production du règne Foccroulle : “The Rake’s Progress” (La carrière du libertin), l’opéra le plus abouti d’Igor Stravinsky.
“Quand il m’a proposé de venir travailler ici, Bernard Foccroulle m’a proposé plein de titres, mais c’est le “Rake’s Progress” qui m’a tenté le plus. Je m’intéresse depuis longtemps à Stravinsky, et même aux différents Stravinsky : j’avais déjà vu des productions impressionnantes de “OEdipe-roi” et du “Rake’s Progress”, et j’avais pris conscience de tout le potentiel théâtral de cette musique. Et pour mon “Projet Andersen”, autour des contes d’Andersen, j’ai notamment découvert “Le Rossignol”. Le “Rake’s Progress” est une oeuvre assez fantaisiste, surréaliste même, et elle pose pas mal de difficultés. Mais j’aime les défis : on me dit souvent que je suis meilleur pour trouver des solutions à ce qui est impossible que pour régler le possible ! C’est une oeuvre de metteur en scène, un peu comme “Le songe d’une nuit d’été” ou “La flûte enchantée”, une oeuvre qui laisse plein de possibilités. Je laisse les “Carmen” ou les “Cosi fan tutte” à d’autres qui le font mieux que moi, parce que j’ai l’impression qu’il n’y a pas quinze milles façons de les faire.”
“L’oeuvre de Stravinsky demande du mouvement, des formes, des mises en lumière - et je ne parle pas seulement d’éclairages. En outre, je me réjouissais de travailler à la Monnaie, qui est une grande maison, non par ses dimensions mais par sa réputation.”
Créé en 1951 à la Fenice de Venise, “The Rake’s Progress” fut composé sur un livret de Wystan Hugh Auden et Chester Kallman, mais surtout au départ d’une série d’estampes réalisées deux bons siècles plus tôt par le peintre anglais William Hogarth.
C’est l’écrivain Aldous Huxley, voisin de Stravinsky à Los Angeles en 1947, qui mit le compositeur en contact avec le poète anglais pour ce qui allait s’avérer une collaboration des plus fructueuses. Qui dit Los Angeles dit Malibu ou Hollywood : luxe et cinéma, le lien est établi avec l’environnement dans lequel Lepage inscrit la décadence de Tom Rakewell, détourné de son amour pour Anne Trulove - patronyme on ne peut plus transparent - par son pacte faustien avec le démoniaque Nick Shadow :
“Je ne suis pas un partisan des “adaptations” systématiques, consistant par exemple à situer de nos jours l’action d’un opéra baroque. Mais ici, il m’est apparu que “The Rake’s Progress” n’est pas seulement néo-classique ou néo-baroque comme on le dit souvent : il y a aussi du jazz, du blues, des choses qui ressemblent à des jingles de pub et dont la télévision américaine s’est inspirée ensuite pour des feuilletons. J’avais donc envie de tenir compte aussi de ces références-là, d’où l’idée de transposer l’action dans les années 50 et 60, avec des clins d’oeil à Hollywood ou Las Vegas. La scène du bordel de Mother Goose se passe ainsi dans un de ces décors de - faux - western, et on s’aperçoit que la musique faussement baroque de Stravinsky évoque aussi l’Oklahoma ! Stravinsky était fasciné par l’invention de la télévision, il y voyait une sorte de machine miracle qui allait tout changer, et cela ressemble assez à son idée de la machine à pain dont rêve Tom Rakewell. Nous savons aujourd’hui ce qu’est devenue la télévision et à quoi elle sert mais, à l’époque, Stravinsky y voyait quelque chose de l’avant-garde, et envisageait de travailler pour elle. C’est aussi l’époque où les Américains rêvaient d’un pain tranché, blanchi, industriel, et nous utilisons d’ailleurs de vieilles images de publicités de l’époque… On s’aperçoit ainsi que le “Rake’s Progress” est donc issu non seulement de la volonté de Stravinsky de faire un faux opéra baroque, mais aussi de son temps, où il pensait cinéma, télévision etc. Pensez aussi au choix par Tom de Baba la Turque, la femme à barbe, un personnage qui n’existe pas dans les estampes d’Hogarth : Stravinsky s’y montre en phase avec les actes gratuits que prônaient à l’époque les existentialistes.”
AUTOBIOGRAPHIE?
Peut-on aller jusqu’à parler de dimension autobiographique dans l’oeuvre ? Lepage le pense :
“Je pense que Stravinsky s’est identifié à Tom Rakewell, mais pas seulement à lui : dans toute son oeuvre, on trouve le thème du jeune ambitieux tenté par le diable, que ce soit dans “L’histoire du soldat” ou dans “Renard”, même si les histoires ne se terminent pas de la même façon. C’est comme un commentaire sur sa difficulté de réconcilier ses convictions morales, chrétiennes, avec ses débordements sensuels, sa curiosité… Dans notre mise en scène, nous l’avons projeté dans Nick Shadow, parce que c’est celui qui manipule tout, qui a le contrôle sur le temps.”
A côté de l’opéra - avec notamment le nouveau Ring du Metropolitan Opera de New York en vue -, Robert Lepage continue bien sûr à travailler au théâtre ou même dans le rock, puisque c’est lui qui conçoit depuis plusieurs années les scénographies des concerts de Peter Gabriel : “Tous mes projets sont hyperthéâtraux. L’opéra, c’est du théâtre multiplié par dix. Et c’est la même chose avec le rock, ou en tout cas pour ceux avec qui j’ai envie de travailler : déjà du temps de Genesis, Peter Gabriel jouait la théâtralité. Son style a évolué depuis, cela se fait dans des salles de quinze à vingt-cinq mille personnes, mais il est tout aussi important de voir qu’au théâtre ou à l’opéra.”
Bruxelles, La Monnaie, du 17avril au 6 mai. Rens. : 070.233.939, Web www.lamonnaie.be