Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2007
Éblouissante production, dans des images évoquant l’Amérique des années 50, époque de la composition de l’opéra.
Pour ses débuts à la Monnaie, le metteur en scène québécois Robert Lepage frappe fort, c’est le moins qu’on puisse dire. Il nous offre un spectacle d’une virtuosité visuelle assez époustouflante, où la réalité joue avec l’illusion, le tour de force technique avec la poésie, l’humour avec l’émotion. Ce faisant, il sert avec brio l’esprit de The Rake’s Progress, cette fable à la fois impertinente et désabusée pour laquelle Stravinski et son librettiste, W. H. Auden, se sont inspirés d’une série de gravures dues à William Hogarth, description sans concession de la société anglaise du XVIIIe siècle.
En transposant l’histoire dans les années 50, Lepage évoque ce « rêve américain » dont les espérances ont sans doute fait long feu, mais qui continue de hanter notre imaginaire, ne fût-ce que parce que l’éternel retour de la croyance aux bienfaits conjugués de la technique et du plaisir fait toujours bien partie de notre réalité quotidienne.
Lepage n’oublie pas que Stravinski lui-même a subi la fascination de cette société de l’image : il multiplie les allusions précises au monde du cinéma et transforme le parcours du libertin Tom Rakewell en l’ascension, suivie de l’inévitable chute, d’une star très médiatisée.
Décors, costumes et éclairages participent à cette féerie, à laquelle la vidéo apporte sa touche magique. On citera pour exemple cette scène (déjà presque d’anthologie) où Anne Trulove, écharpe au vent au volant de sa décapotable rouge, cherche désespérément son fiancé en parcourant des rues dont les images défilent sur l’écran. L’illusion est totale! Et cette « machine à faire des miracles » que croit avoir inventée Tom, qui n’est autre qu’un écran de télé nous abreuvant d’une publicité naïve. Vous avez dit prophétique?
Le risque eût été que la prouesse escamote l’émotion. Que dire alors d’une finale qui nous plonge dans l’atmosphère aseptisée d’un hôpital psychiatrique où des choristes miment la répétition obsessionnelle de la gestuelle psychotique? Plus vrai que nature. L’humain n’a pas été évacué de cette production qui nous dit aussi les enjeux intemporels de nos vies ballottées entre le désir et la mort. Et les chœurs, remarquablement préparés par Stephen Betteridge, nous font ainsi basculer de la vanité à la profondeur.
VASTE HORIZON DE CONTRASTES
Tout cela, la superbe distribution l’exprime tant scéniquement que dans l’intensité d’un chant qui explore un vaste horizon de contrastes.
Brillamment superficiel tout au long de l’œuvre, Andrew Kennedy se révèle un Tom d’une présence très poignante à la fin de sa carrière, là où la voix angélique de Laura Claycomb (Anne) atteint le sommet d’une émotion qu’elle nous aura fait partager de bout en bout. William Shimell est un Nick Shadow de rêve. : ironique et inquiétant, doté d’une voix qui lui autorise la morgue autant que la séduction, sachant forcer le trait sans sombrer dans la caricature. Caricaturale, Dagmar Peckova l’est à souhait dans le personnage velu de Baba la Turque, dont elle chante la logorrhée avec éclat.
Julianne Young, Darren Jeffrey, Donald Byrne, Shadi Torbey complètent avec brio cette distribution magnifique, que Kazushi Ono conduit avec une grande sûreté musicale et dramatique. La partition est redoutablement « mozartienne » dans son exigence de précision rythmique et dans le dosage du côté des arêtes vives que nous avons parfois trouvé un léger flottement, tout passager, alors que la force expressive de la partition était remarquablement rendue par Ono et ses musiciens.
The Rake’s Progress, à La Monnaie, jusqu’au 6 mai 2007
Shadi Torbey chantera le rôle de Nick Shadow les 21 et 25 avril.