Seize ans après avoir séduit la Ville Reine et placé la Canadian Opera Company (COC) sur la carte avec Le Château de Barbe-Bleue/Edwartung, Robert Lepage était de retour samedi à Toronto pour rééditer son exploit de 1993.
Cette fois, avec le conte opératique en deux temps intitulé Rossignol et autres courtes fables, redonnant vie à de loufoques fables russes, puis le conte d’Hans Christian Anderson, tissé autour de l’amour fou voué par un empereur à son rossignol virtuose.
Pour recréer ces mondes tirés de l’enfance, Lepage a littéralement plongé en eaux troubles et chamboulé les codes de l’opéra pour servir l’oeuvre de Stravinski sur un écrin aquatique.
C’est dans une piscine de 76 000 litres d’eau, installée à même la fosse d’orchestre, que s’éclate en deuxième partie le génie scénographique du dramaturge et metteur en scène québécois. Un bassin où évoluent les divas à moitié immergées, transportant avec elles leurs alter ego miniatures incarnés par des marionnettes articulées. Lepage inverse les rôles et, pour notre grand bonheur, transgresse allègrement les lois de l’opéra.
Sur la scène, l’orchestre sert de fond de toile à cette histoire d’eau où dragons, batraciens et manipulateurs sous-marins, mutés en hommes grenouilles, surgissent aux côtés des chanteurs. La métamorphose scénique, propre à Lepage, passé maître dans l’escamotage de décors, abonde. Dès l’ouverture, la grosse caisse de l’orchestre mené par Jonathan Darlington se transforme en astre lunaire.
Avec plus de 75 marionnettes de 22 à 32 centimètres de hauteur, cinq bateaux et treize chanteurs et marionnettistes vêtus de combinaisons de plongée masquées de soieries, Le Rossignol, scénographié par Carl Fillion, et mis en lumière par Étienne Boucher, déploie pendant près plus d’une heure sa fantasmagorie orientalisante.
Pour réussir cette fable mouillée, il a fallu renforcer le plancher de la fosse d’orchestre et inventer un bassin portatif, puisque l’opéra sera joué plus tard cette année à Lyon, puis au Festival d’Aix-en-Provence. Ajoutons que ce lac éphémère doit aussi être vidé en une heure trente, puisque Rossignol est joué à Toronto en alternance avec l’opéra Madame Butterfly.
Pour ce coup de maître, Ex Machina a eu recours au génie créatif de Michael Curry, marionnettiste émérite rencontré par Lepage lors de la production Kà, du Cirque du Soleil.
Lepage, qui ne cherchait qu’un prétexte pour marier opéra et marionnettique, décide alors de trouver une oeuvre qui se prête parfaitement à l’art de la marionnette. La pure chinoiserie composée par Stravinski en 1913 pour dépeindre le monde oriental était taillée sur mesure pour ce mariage impromptu, d’autant plus que la marionnette est un art sacré et millénaire en Asie, notamment au Japon, où il faut 25 ans pour pouvoir aspirer au titre de maître du Bunraku.
«J’ai toujours été intrigué par les marionnettes d’eau du Vietnam. Michael et moi sommes allés en pèlerinage à Hanoï pour rencontrer des maîtres de cet art et en découvrir les secrets et mystères. Là-bas, c’est tellement sacré que personne n’a voulu les présenter dans un autre contexte. Nous avons décidé de faire exploser ces règles et ces traditions. Nous voulions aussi briser la hiérarchie de la scène pour que tous travaillent ensemble afin de réinventer la façon de faire de l’opéra», explique Robert Lepage, dans un entretien filmé par la Canadian Opera Company.
Briser les règles, dites-vous? Certaines divas en prennent pour leur rhume, pas tellement à cause de la température de l’eau (à 23 degrés), mais parce que toutes n’excellent pas au jeu de la manipulation. Si le ténor allemand Lothar Odinius manie le personnage du pêcheur de perle avec finesse et doigté, d’autres se révèlent plutôt gauches, et empoignent leurs pantins sans trop de subtilité... Mais samedi, la salle était débout et Lepage semblait avoir réussi à nager dans ses eaux.
Bestiaire d’enfant
Le changement de ton est total en première partie, où cette fois Lepage, à l’instar de Stravinski, puise aux sources de l’enfance et du folklore russe pour accoucher d’un bestiaire étonnant. Cheval au galop, renard rusé, lapins mignons, poules et coq se disputent un écran animé par des jeux d’ombres réalisés grâce aux mains agiles des artistes d’Ex Machina. Simplissime, cette féérie en camaïeu de gris droit sortie d’une chambre d’enfant donne lieu à des portraits de poupons presque échographiques. La magie opère.
Pour Renard, Stravinski avait paraît-il imaginé autre chose qu’un opéra. Lui qui avait déjà composé pour les Ballets Russes L’Oiseau de feu et Le Sacre du printemps rêvait plutôt d’un conte lyrique mêlant cirque, danse et musique. Parions toutefois qu’Igor aurait bien aimé ces acrobates transformés en homme-renard et femme-coq.