(Toronto) À la fois touchant, magnifiquement naïf et ensorcelant, Le rossignol et autres fables de Robert Lepage a été accueilli comme une bouffée d’air frais au Four Seasons Centre de Toronto, hier. On pourrait même ajouter que son spectacle, construit entièrement sur la musique de Stravinski, ouvre une toute nouvelle fenêtre sur le monde de l’opéra.
L’oeuvre présentée en première mondiale par la Canadian Opera Company devant une salle comble a rapidement fait la conquête de l’auditoire. Si le metteur en scène pouvait encore nourrir quelque doute quant à la réception qu’on réserverait à sa nouvelle proposition, ceux-ci ont dû s’évanouir bien vite.
Le charme a commencé à opérer dès Pribaoutki, un cycle de quatre courtes chansons mettant en scène, côté cour, la rafraîchissante soprano Simone Osborne, costumée en paysanne russe, et, côté jardin, un groupe de performeurs s’activant devant une lanterne rouge pour faire surgir un irrésistible théâtre d’ombres chinoises sur un grand écran. L’évocation simple mais géniale du grand-père et de sa bière, de l’oiseau prenant son envol, puis surtout de l’attendrissant lapin qui demande à boire, a bien fait rire.
Enchantement
Les Berceuses du chat, les Poèmes de Constatin Balmont et les Quatre chansons paysannes russes, offertes suivant le même procédé, ont poussé un cran plus loin l’enchantement. La proximité des solistes, installées sur une sorte de balcon s’avançant dans la salle, et la spontanéité avec laquelle elles s’exprimaient, est peut-être pour quelque chose dans l’impression d’intimité qui s’est dégagée de ces interprétations.
Quelques pièces purement musicales pour choeur de voix de femmes et pour clarinette solo sont venues également ponctuer cette revue russe à forte saveur réaliste.
Le jeu d’ombre s’est poursuivi d’une manière encore plus complexe et délicate dans Renard, une oeuvre plus consistante dont la fonction consistait, de toute évidence, à couronner la première partie en beauté. Derrière l’écran tendu sur toute la largeur de la scène, cinq habiles acrobates-danseurs ont soumis leur corps aux plus étonnantes contorsions pour faire apparaître le coq, le renard, la chèvre et le chat pendant qu’un solide quatuor masculin chantait leurs étonnantes péripéties. L’humour de Robert Lepage, dont on reconnaît ici la tournure, est venu agrémenter cette fable d’une quinzaine de minutes.
Univers du conte
C’est toutefois après la pause, et avec Le rossignol, que la véritable magie devait se mettre à opérer. En voyant cette grosse-caisse, hissée bien en évidence au fond de la scène, se transformer en une lune bien ronde et bien réaliste, on comprend instantanément qu’on pénètre dans l’univers à la fois merveilleux et grotesque du conte. L’entrée en scène de la marionnette du pêcheur, manipulée par Lothar Odinius, par ailleurs un superbe ténor, le confirme. Le réalisme est tel qu’on se laisse gagner par l’illusion.
Avec l’arrivée du Rossignol, on découvre la voix caressante de la soprano Olga Peretyatko, si pure et si agile qu’on a l’impression qu’elle vole. Et l’on entre ainsi peu à peu au coeur du propos. On se laisse gagner par le jeu affirmé de l’orchestre du COC, envoûter par la force, la vérité et la profondeur du conte de Hans Christian Andersen et éblouir par la lumière si neuve et si belle que Robert Lepage vient y jeter.
Le rossignol et autres fables (The Nightingale and Other Short Fables). Musique d’Igor Stravinski. Une création de Robert Lepage coproduite par la Canadian Opera Company, le Festival d’Aix-en-Provence et l’Opéra de Lyon en collaboration avec Ex Machina. Direction : Jonathan Darlington, chef d’orchestre. Marionnettes : Michael Curry. Scénographie : Carl Fillion. Avec Olga Peretyatko (le Rossignol), Lothar Odinius (le Pêcheur), Laura Albino (la Cuisinière), Ilya Bannik (l’Empereur), Robert Pomakov (le Chambelland), Michael Uloth (le Bonze). En première mondiale au Four Seasons Centre de Toronto, hier. À l’affiche jusqu’au 5 novembre.
Du bois partout
La salle du Four Seasons Centre peut accueillir environ 2100 spectateurs, mais l’impression d’intimité qu’on ressent en y pénétrant, et qui est due sans doute à sa forme très arrondie, est assez étonnante. Ouverte en juin 2006 et construite en utilisant les plus récentes techniques en ce domaine, elle offre une acoustique impeccable, comme on a pu le constater hier. La présence importante du bois, un matériau qu’on trouve partout, notamment à la surface du plancher, n’y est sans doute pas étrangère.
Que d’eau!
Il fallait voir les curieux s’approcher de la fosse d’orchestre, avant le spectacle et lors de la pause, pour constater de leurs propres yeux, et avec un sourire un peu incrédule, la présence de l’eau là où on a l’habitude de voir un orchestre. Il faut savoir que cet étrange bassin ne contient pas moins 67 000 litres d’eau qu’on doit filtrer, chauffer et traiter comme celle d’une piscine. Comme les représentations du Rossignol alternent avec celles de Butterfly, les techniciens de la Canadian Opera Company doivent, après chaque représentation, transvider toute cette eau dans un réservoir installé à l’extérieur, en attendant de la pomper de nouveau vers la salle le lendemain.
À Québec un jour?
Après la série de représentations prévues jusqu’au 5 novembre au Four Seasons Centre de Toronto, Le rossignol et autres fables prendra la direction de l’Europe, en route vers Aix-en-Provence, puis vers Lyon. D’autres compagnies ont également manifesté leur intérêt. Le directeur de l’Opéra de Québec, Grégoire Legendre, n’a pas du tout abandonné l’idée de le présenter un jour au Grand Théâtre dans la capitale. Bonne nouvelle, des études ont montré que, techniquement, la salle Louis-Fréchette pouvait parfaitement accueillir le spectacle de Robert Lepage.