«Le Rossignol» féerique à Aix

7 juillet 2010, Julian Sykes, Le Temps

Le metteur en scène québécois Robert Lepage convie le théâtre d’ombres antique et divers types de marionnettes de l’Asie orientale pour rendre sa féerie au Stravinski de la «période russe». Envoûtant

Un rêve éveillé. Une plongée onirique. S’il est un spectacle qu’il faut voir au Festival d’Aix, c’est bien Le Rossignol de Stravinski. On en parlait beaucoup; ceux qui avaient vu la générale en étaient sortis ébahis. Marionnettes d’eau du Vietnam, orchestre sur la scène, fosse d’orchestre remplie d’eau: il y avait de quoi bâtir des rêves et châteaux de sable; bref, on avait de la peine à mettre une forme sur tant d’éléments hétéroclites et incongrus.

Alors oui, ce Rossignol et autres fables mis en scène par Robert Lepage est un succès. Le public aixois, très partagé sur le Don Giovanni de Dmitri Tcherniakov (LT du 03.07.2010) et l’Alceste de Gluck monté par Christof Loy (LT du 06.07.10), a cédé aux envoûtements du Québécois. Standing ovation au Grand Théâtre de Provence, comme pour rendre grâce à la magie enchanteresse d’un spectacle à la fois simple et très réfléchi. En s’attaquant à la chinoiserie qu’est Le Rossignol de Stravinski, Lepage (avec l’aide de Michael Curry pour les marionnettes) aurait pu dérouler une vision simpliste de l’Extrême-Orient avec son cortège d’ombrelles et de dragons. Il n’en est rien: les dragons sont bien là, mais portés par une poésie et une nécessité scénique qui leur rend un parfum de légende universelle.

Une simplicité trompeuse

La métaphore n’a rien d’un jouet, ici, mais elle convie les vieilles croyances populaires pour leur faire dire ce que l’homme moderne oublie trop souvent. La soif du pouvoir, l’étalage des richesses, le besoin de posséder le beau (que symbolise le chant du rossignol) sont au cœur de cet opéra féerique de Stravinski adapté d’un conte d’Andersen. «Andersen a souffert d’avoir des enfants autour de lui, lançait samedi de manière un peu provocatrice Robert Lepage, lors d’un entretien mené par Alain Perroux, conseiller artistique du festival, peu avant le spectacle. Il a souffert d’être catégorisé «pour enfants». Ses contes sont des métaphores pour adultes, riches en allusions et plus complexes qu’ils n’en ont l’air.»

Robert Lepage lui-même dégage une simplicité trompeuse. Non pas qu’il cherche la complexité à tout prix, mais il évite de circonscrire la musique de Stravinski dans un cadre trop pittoresque. Comme Le Rossignol dure à peine une heure, il offre en première partie de soirée un collage de diverses pièces écrites durant la «période russe» de Stravinski. On a là des mélodies populaires, pour la plupart brèves, comme les «Berceuses du chat», et «Renard» dans sa version originale russe. Lepage en profite pour ressusciter une technique ancestrale, le théâtre d’ombres. L’orchestre est sur scène, tandis que cinq figurants, campés sur un balcon, façonnent ces ombres de leurs mains. Spectacle fascinant. Colombe, chat, myosotis, enfant dans un berceau suçant son pouce (avec le mouvement du pouce!): les ombres donnent vie aux paroles des mélodies.

Avec «Renard», le jeu se complique. La fable est jouée par des danseurs-acrobates. Pendant qu’ils bougent, on voit les différents personnages (Mère Renard, le Coq, le Bouc, le Chat…) se dessiner en ombres chinoises sur un écran. Il y a même des «ombres blanches», et des traînées rouges lorsque le Coq se fait égorger par «Mère Renard», puis que celle-ci est tailladée en morceaux. Fabuleux retour à l’enfance avec des moyens rudimentaires auxquels sont associées des techniques contemporaines. Le chef japonais Kazushi Ono, l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon et les chanteurs russes (dont la mezzo Svetlana Shilova et la soprano Elena Semenova) participent à l’émerveillement.

Retour aux sources

Pour Le Rossignol, Lepage a fait vider la fosse d’orchestre pour y déverser 70 000 litres d’eau. Les chanteurs manipulent eux-mêmes les marionnettes d’eau du Vietnam. On les voit dans le bassin, le buste à l’air, en train de pousser des barques, avec d’autres marionnettes costumées de l’Asie orientale sur les barques. Il y a des dragons d’eau, un voilier surmonté d’un superbe oiseau mythologique, de la brume artificielle… La plus belle scène, c’est lorsque la Mort apparaît. L’empereur de Chine, qui n’a pas su reconnaître le chant d’un rossignol (il lui a préféré un oiseau mécanique), se meurt. Imaginez le roi, dans son lit, pris de convulsions. Des ombres surgissent des eaux – des figurants en combinaison noire font tanguer une bâche. Le lit se transforme en squelette; les membres du squelette se défont peu à peu et une grande tête de Mort apparaît à la tête du lit. Le souverain est effrayé, mais le chant du rossignol le rassure et le ramène à la vie.

Un voyage dans les entrailles de l’âme. Une perle qu’animent le Chœur de l’Opéra de Lyon (sur la scène) et Olga Peretyatko en Rossignol, prodigieuse soprano colorature. Son chant limpide et ardent inonde la salle. Grand chef d’opéra, Kazushi Ono joue sur les textures scintillantes et moirées de la partition. Il fait ressortir les parentés avec L’Oiseau de feu et Le Sacre du printemps (les passages plus âpres), écrits à la même période. Il n’y a rien de spectaculaire, ici, mais plutôt un retour aux sources qui ressuscite – tout en modernisant – une sagesse d’antan.

 
 
 
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