Québec, ville lumière

17 Juillet 2008, Mariana Grépinet, PARIS MATCH

International. Pour célébrer les 400 ans de la fondation de la cité, Robert Lepage a transformé des silos en Moulin à images merveilleuses.

Une grosse cicatrice dans la ville », c’est ainsi que Robert Lepage décrit les silos à grain de la Bunge. Un monstre de béton au milieu du Vieux-Port de Québec qui masque le fleuve et les forêts des Laurentides. Lorsqu’on propose à l’homme de spectacle d’apporter sa contribution aux festivités du 400e anniversaire de la ville, il a tout de suite l’idée « de le rendre transparent pour l’enjoliver ». Et décide alors, avec l’aide des Français de la compagnie ETC, de transformer son rêve en réalité.

Trois ans plus tard, le résultat est saisissant. Sur près de 600 mètres de long, 50 mètres de haut et 30 mètres de large, son œuvre s’affiche comme la plus grande projection architecturale au monde : gravures, dessins, photos et vidéos se déploient, rythmés par la musique et des documents sonores. Des illusions d’optique donnent l’impression que le
building bouge en trois dimensions, qu’une baleine surgit pour expulser un véritable jet d’eau ou que l’immeuble s’enflamme… Tels des archéologues, les membres de son équipe sont allés puiser dans les archives nationales, l’Office national du film, et chez des collectionneurs privés pour créer une sorte de grand dessin animé consacré à Québec. « Nous ne voulions pas d’un documentaire, nous cherchions quelque chose d’impressionniste », analyse le chef du projet. 

A 50 ans, Robert Lepage est un habitué des grosses machines et de la démesure. Il faut dire qu’il a commencé tôt. A 17 ans, il est reçu au conservatoire d’art dramatique de Québec. Son enfance et son adolescence douloureuses – une maladie le fait devenir chauve à 5 ans – le poussent vers la création. « La trilogie des dragons » au théâtre en 1985 le fait connaître du grand public. Il touche à tout : rock, cirque, opéra, cinéma avec l’adaptation de sa pièce, « La Face cachée de la Lune », en 2003. Une consécration. « Le mélange des genres est la seule chose qui entretient le dynamisme et enrichit », explique-t-il. Il saute d’une discipline à l’autre avec aisance. Pour ce curieux, Le Moulin à images se situe à mi-chemin entre le cinéma et le spectacle pyrotechnique. « A l’instar d’un feu d’artifice, il s’agit d’un événement public extérieur et grandiose. Nous y avons construit des effets similaires à un point tel que je me suis parfois surpris à emprunter aux artificiers leur vocabulaire, évoquant par exemple des bouquets d’images. Notre plus gros défi, ce fut le son, précise Robert Lepage. Pour qu’il atteigne l’autre rive en même temps que l’image, il faut décaler cette dernière de deux secondes. » Tout le quartier est équipé de haut-parleurs, créant une ambiance envoûtante pendant les quarante minutes de spectacle. Lepage a pensé à tout : les touristes, depuis leur chambre d’hôtel, les malades des hôpitaux peuvent profiter de l’intégralité du spectacle puisque l’habillage sonore est diffusé en direct à la radio. 

Céline et Reynald, 71 ans et 73 ans, qui assistent pour la deuxième fois à la projection, s’enthousiasment : « C’est toute notre vie qui défile. Lepage redonne chair au passé et magnifie l’espace. » Ambassadeur de cette ville-capitale à laquelle Montréal fait souvent ombrage, l’artiste est né et a grandi ici. C’est dans une ancienne caserne de pompiers offerte par la municipalité qu’il a installé sa compagnie « de création multidisciplinaire », Ex Machina. Adepte du travail collectif, il implique, rassemble et consulte tous les acteurs de ses projets, dès le départ. Il aime tant que ses créations restent inachevées qu’il jure que son Moulin à images va changer au cours des prochaines semaines…

Ce qui ne déplairait pas à Régis Labeaume, le maire de Québec, qui a été impressionné au point de suggérer d’en faire un spectacle permanent. De garder sa forme tout en changeant le fond. Robert Lepage ne promet rien. Pour l’heure, cet infatigable créateur reprend un opéra de Stravinsky à Londres, prépare la mise en scène d’un spectacle avec la danseuse Sylvie Guillem, qui mêlera danse, théâtre et kabuki, et réfléchit à son spectacle de marionnettes géantes prévu à Hanoi en 2009. Où que vous soyez dans le monde, il sera bien difficile d’échapper aux charmes de ce magicien ! 

« Le Moulin à images », à Québec, jusqu’au 24 août, tous les soirs à 22 heures

 
 
 
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