Le Moulin à images: 40 minutes pour raconter 400 ans

Le 10 avril 2008, Julie Lemieux

La Bunge ne se laisse pas habiller facilement, confie Robert Lepage. Il arrive même qu’elle refuse totalement d’enfiler les images qu’on tente de lui mettre sur le dos. «C’est une surface de production très capricieuse. Tu ne peux pas projeter n’importe quoi et n’importe où sur ces silos», affirme au Soleil le concepteur du Moulin à images.
Robert Lepage a présenté hier aux médias de Québec les grandes lignes de son projet du 400e, sur lequel il travaille avec son équipe depuis plus de trois ans. Une projection unique, qu’il décrit comme «un immense ovni qui vient se déposer le temps de raconter l’histoire de Québec et qui repart». «Les gens auront l’illusion pendant 40 minutes que la Bunge n’est pas un mur de béton qui ne bouge pas, mais plutôt une roue qui tourne et une machinerie qui se met en place», a-t-il expliqué en conférence de presse.

L’homme de théâtre s’est aussi prêté au jeu des entrevues individuelles. Cinq minutes en privé qui sont passées à la vitesse de l’éclair. Il y a tant à dire sur cette première mondiale qui prendra son envol le 20 juin. Cet amoureux fou de Québec a expliqué au Soleil qu’il a dû dompter les silos de la Bunge afin de choisir les bonnes images pour raconter les 400 ans de la capitale. «Il faut avoir beaucoup d’humilité dans ce projet parce que ce n’est pas le créateur qui décide tout. Oui, on fait des choix, on est responsable. Mais c’est beaucoup l’objet qu’on est en train de créer qui nous dit quoi faire.»

Certaines images qui semblent très intéressantes ne passent pas le test. D’autres, plus banales, plus simples habillent les silos comme un gant. «Il faut laisser la machine te dire : moi, je ne la prends pas cette image-là! Elle est bien belle, bien intéressante, mais elle ne dira pas ce que tu veux qu’elle dise. C’est comme quand on essaie un costume et qu’on se dit : je pense que je ne devrais pas porter ça!», explique Robert Lepage, qui a toujours été inspiré par cet immense écran naturel voisin de la Caserne du Vieux-Port.

Le metteur en scène admet qu’il a eu au départ quelques doutes sur cette projection architecturale, qui sera la plus grosse jamais réalisée sur la planète. Il s’est parfois dit qu’il avait vu trop grand, il a craint un instant de dire des trucs un peu insignifiants, il s’est demandé s’il n’avait pas pris des moyens énormes pour raconter des choses toutes simples. Mais ses angoisses se sont calmées lorsqu’il a vu les premiers résultats du montage. Car du même coup, il a saisi toute la poésie des images. Et c’est cette poésie qui racontera Québec, une ville «d’impression»,dit-il.

«Quarante minutes pour raconter les 400 ans d’histoire de Québec, ce n’est pas beaucoup. Mais au moins, ça donne la sensation que ce n’est pas une ville banale. C’est une ville de controverse, de politique, c’est une ville militaire avec de grands bouleversements, une ville qui a été mise à feu et à sang, qui s’est endormie un bout de temps, une ville protocolaire… C’est tellement multiple, il y a tellement de facettes à la ville de Québec, que quand tu les mets bout à bout, c’est vraiment quelque chose de très vivant, drôle, ludique et très émouvant aussi.»

Des émotions, il en a vécu beaucoup avec son équipe en choisissant les bouts de films qui feront partie de la projection. Ces images de l’armistice et des gens qui rentraient chez eux dans une rue qui n’existait plus l’ont beaucoup touché. «C’est très étrange de voir Québec comme ça. Car tu te rends compte que les images de Québec sur lesquelles on voit les gens vivre ne sont pas véhiculées par la télé, les documentaires. On voit très peu de choses, vraiment.»

Une ville aux secrets bien gardés

Le célèbre artiste croit que les gens de Québec se sentiront comme des étrangers dans leur propre ville en visionnant le Moulin à images. Car c’est exactement ce qui lui est arrivé. Cet homme qui connaît déjà la capitale comme le fond de sa poche a beaucoup appris sur Québec en travaillant sur ce projet ambitieux. «C’est la grande ville des secrets bien gardés. Les gens ne regarderont plus Québec de la même façon par la suite. Moi, ça me fait déjà ça. Je vois des choses et je n’en reviens juste pas.»

Cette projection permet de mieux comprendre la ville, de mieux faire les liens entre sa morphologie et la lutte des classes sociales. «Québec est un site naturel assez exceptionnel. Ça fait partie de son charme, de sa morphologie, mais ça vient aussi avec une lutte des classes : une haute ville, une basse ville… Et je pense qu’on va rappeler ça aux gens. On va leur rappeler comment la ville de Québec est un corps qui a une physiologie particulière. Ça vient avec des problèmes, ça vient avec des avantages et ça vient avec une beauté. C’est ça, le côté unique de Québec.»

 
 
 
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