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Le Devoir

13 mars 2000, Solange Lévesque

Un théâtre du dépaysement. Après deux années de métamorphoses, La Géométrie des miracles débarque à Montréal.

Depuis 1985, Robert Lepage a accompli une petite révolution au théâtre. Son apport à la conception et à la mise en scène, de même que sa façon d’amalgamer différentes techniques sont désormais acclamés à travers le monde. Ses créations suscitent parfois des controverses; elles n’en sont pas moins très attendues. Après deux années de métamorphoses, La Géométrie des miracles débarque enfin à Montréal dans sa forme définitive jeudi.

Créée en 1998 à Toronto, la première mouture du spectacle avait été reçue sans ménagement par la critique, montréalaise en particulier. Pour Robert Lepage, ce spectacle, qui entrecroise la pensée du philosophe russe Gurdjieff et celle de l’architecte américain Frank Lloyd Wright, représente une étape significative dans l’ensemble de sa recherche. « L’expérience a été à la fois difficile et très riche, car elle nous a forcés à remettre en question notre façon même de créer, ce qui ne s’était jamais produit auparavant. »

La trilogie des dragons avait demandé un important travail de documentation. «  Le résultat, par contre, nous ressemblait beaucoup », explique Lepage. Dans La Géométrie..., au contraire, on a fait le tour du sujet rapidement, ce qui nous a placés dans une situation où on avait à parler de nous, comme sujets. » Lepage a donc dû faire face à une vigoureuse remise en question : « Qu’est-ce que diriger, et en même temps se fondre à la collectivité? Quelle place donner à la parole d’un artiste face à la parole collective? Voilà le sujet qui, de lui-même, s’imposait. Plus on l’approfondissait, plus on était renvoyés à nos problèmes de création, de collectif, d’individus par rapport à la collectivité. »

Cette dérive n’a pas décontenancé Lepage; transformer l’objet du spectacle en cours de route fait partie de sa méthode de travail. Il en a conclu qu’il ne pouvait éluder ce rendez-vous imprévu avec un questionnement dont il explique ainsi l’origine : « Plusieurs membres de l’équipe sont issus d’autres pays, d’autres cultures. Certains viennent du milieu de la danse et n’ont pas l’habitude de s’exprimer verbalement. Il nous a fallu réapprendre à communiquer. » Cet apprentissage qui lui a fait réaliser à quel point le XXe siècle a été imprégné d’expériences collectives : « L’expérience « hippie » avant la lettre, menée par Wright et le communisme, entre autres. Déjà, dans notre courte vie, on a assisté à des changements de systèmes, à d’importants glissements de valeurs, selon les décennies. »

Pour recevoir La Géométrie dans le meilleur esprit possible, « il faut accepter, d’abord, que les dialogues soient principalement en anglais », explique Lepage. « D’habitude, nos spectacles sont facilement adaptables; on invente des astuces scéniques pour que le public comprenne même si le texte est dans une autre langue. » Cette fois-ci, peut-être parce que l’action se passe aux Etats-Unis et montre surtout des personnages américains, le metteur en scène admet que « l’éloquence de certains personnages est liée à l’anglais ». Frank Lloyd Wright et Gurdjieff ont travaillé toute leur vie à décoder les lois secrètes du miracle pour pouvoir expliquer ce dernier, « une tentative qui donne le vertige », remarque le metteur en scène. « Au théâtre, le public espère lui aussi qu’un miracle se produise. Il lui faudra accepter notre maladresse! Nos deux héros ont du génie et de la grandeur, mais il y a aussi chez eux une maladresse; c’est là que réside également la beauté de leur œuvre. Ils ont osé se collecter avec la quatrième dimension. » Lepage est fier de ce qu’il souligne être sa première œuvre chorégraphique : « L’expression du corps est toujours importante dans mes spectacles, mais elle n’a jamais été chorégraphiée comme dans La Géométrie des miracles, où le vocabulaire du corps se fond à la parole. »

On lui reproche d’abuser de la technologie. Lepage ne croit pas que la technologie l’éloigne du public. « La question n’est pas de savoir si on emploie peu ou trop de technologie - reproche-t-on à un peintre de mettre trop de peinture sur sa toile? - mais plutôt comment on l’emploie. » À ce sujet, il note que personne ne mentionne la technologie quand elle bien intégrée; quand elle ne l’est pas, par contre, on ne voit qu’elle. C’était le cas à la création des Aiguilles et l’Opium à Québec en 1991. « Les premières critiques avaient écrit : « Il s’étouffe dans ses gadgets... », etc. Quand le spectacle a trouvé sa forme, personne ne parlait plus de technique! »

La Face cachée de la lune, qu’il joue à Québec jusqu’au 25 mars, a été qualifiée par notre collègue David Cantin de « grand moment de théâtre ». « Pourtant, c’est deux fois plus technique que La Géométrie...! Précise son auteur-interprète. Les gens disent : » Il est revenu à une simplicité », « C’est épuré », etc. Le spectacle peut sembler simple, explique-t-il, mais il repose sur une technique complexe. »

Après 80 mises en scène, Robert Lepage a la ferme conviction que le théâtre est un lieu propice à la confidence et que celle-ci peut prendre diverses formes. « On peut créer l’intimité dans une grande salle; c’est un défi qu’il faut relever. Le public vient écouter une personne en chair et en os, qui parle à un spectateur, non au public en général. » Il croit fermement que le théâtre est également un lieu d’émotion, « mais dans la salle, précise-t-il, pas sur la scène : il n’est pas un « spectacle de l’émotion », comme prétendent les publicités et comme on l’enseigne malheureusement dans les écoles. Cela, c’est du voyeurisme ». À travailler auprès de maîtres du jeu comme le regretté Jean-Louis Millette, il a appris qu’on peut susciter l’émotion sans être ému. « Les très grands, comme Millette, savent manier leur texte comme un cerf-volant, en gardant la distance nécessaire. C’était un merveilleux technicien du jeu, un vrai communicateur. On n’était pas spectateur de son émotion, mais rempli par ce qu’il communiquait, stimulé dans notre intelligence. L’acteur n’est pas l’objet du spectacle, il est un déclencheur. »

Avec ce spectacle, Lepage ne prétend pas raconter une histoire extraordinaire, conscient qu’au théâtre, les histoires les plus connues sont les plus universelles. « Ce qui diffère et se renouvelle, affirme Lepage, c’est la façon de raconter. Comme spectateur, je veux être dépaysé; comme metteur en scène, dépayser les spectateurs. Un paysage étranger rend le familier insolite, donc intéressant, et on s’y reconnaît mieux. J’ai commencé à être satisfait du spectacle quand j’ai senti qu’il dépaysait les spectateurs.

 
 
 
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