La Presse, Montréal

4 mars 2000, Marc Cassivi

Il y a du génie dans La face cachée de la lune, le one man show créé cette semaine par le comédien et metteur en scène Robert Lepage au Théâtre du Trident de Québec.

De superbes trouvailles scénographiques (ce qui ne surprendra personne), une interprétation magistrale et des idées foisonnantes traduites à merveille dans un texte de elliptique, tout en métaphores, à la fois drôle et émouvant.

Conçu, mis en scène et interprété par Lepage, ce quatrième spectacle solo (après Vinci, Les Aiguilles et l’Opium et Elseneur) - parfaitement calibré à un peu plus de deux heures - est peut-être la plus autobiographique des œuvres de l’homme de théâtre et de cinéma. Robert Lepage, 42 ans, dit avoir « revisité son enfance et son adolescence » en préparation de cette pièce qui raconte en parallèle la relation tendue de deux frères après le décès de leur mère (le metteur en scène a perdue la sienne l’an dernier), et la course folle à la conquête de l’espace entre les frères ennemis américains et soviétiques.

Présenté à la manière d’un spectacle d’humour à sketches, avec très peu d’accessoires et un éclairage minimaliste, La face cachée de la lune retrouve Philippe, 42 ans, un éternel candidat au doctorat en philosophie, passionné de l’espace solitaire et lunatique, quelques jours après le décès de sa mère. Il fait de la sollicitation par téléphone pour « arrondir les fins de mois », rêve de voir publiée sa thèse sur un grand savant russe et prépare une vidéo destinée à un éventuel public extraterrestre. Il est jaloux de son frère, « un parvenu » qui, sans éducation ni culture, fait fortune comme météorologiste d’une station de télévision de Québec.

Les phrases sont cinglantes, intelligentes, vives, touchantes, comiques. Lepage redéfinit brillamment le one man show. Il est tout à la fois : un frère puis l’autre, un personnage et son interlocuteur, une infirmière, une vieille dame, un gourou de la remise en forme, un astronaute américain, un dignitaire russe, un médecin. On oublie qu’il est seul sur scène, que personne n’est au bout du fil.

Il transforme une planche à repasser en bicyclette, en mobylette, en table, en engin spatial, en accessoire de musculation, en enfant. Une entrée de laveuse devient un hublot, un aquarium, un téléviseur. Lepage n’a besoin que d’un grand miroir, d’un téléphone, d’une étagère, d’une chaise roulante, d’un mur, pour suggérer, faire rire, émouvoir. Son imaginaire ne s’encombre pas d’artifices, même si ce spectacle lo-fi regorge d’extraits de films d’archives, de vidéo en direct t de marionnettes, qui permettent d’ingénieuses transitions.

La Lune comme toile de fond, maternelle, le cosmos qui guide le rêve, les frères ennemis qui se réconcilient (mission Soyouz-Apollo, juillet 1975), Robert Lepage a trouvé le bon ton, d’une simplicité séduisante mais poétique, d’un humour qui valse avec une certaine introspection philosophique, pour raconter cette histoire universelle animée par la très belle musique de Laurie Anderson. Il faut voir le finale, planant, magnifique, pour saisir toute la portée de cette magnifique création.

La Face cachée de la Lune apparaît par ailleurs au milieu d’une période des plus prolifiques pour le metteur en scène. Le spectacle La Géométrie des miracles sera présenté à l’Usine C à compter du 16 mars, après deux ans de tournée mondiale, l’exposition Métissages sera inaugurée le 2 mai au Musée de la civilisation de Québec, La Face cachée de la Lune sera créé en anglais, fin avril, à Toronto, et Robert Lepage met actuellement les dernières touches au montage de Possible Worlds, son premier long métrage anglais, prévu pour l’automne.

 
 
 
WEBCAM