Une collection de bons moments

24 février 2004, La Presse, Montréal, , Ève Dumas

Sur scène, ils sont 10, mais c’est comme s’ils étaient 50. Les débrouillards buskers de l’« opéra » du même nom sont au centre de la plus récente création de Robert Lepage. Aussi, le spectacle ne pouvait-il pas continuer lorsqu’une des interprètes (tour à  tour comédienne, chanteuse, danseuse et DJ) s’est trouvée mal vendredi, soir de première médiatique. On a dû annuler deux représentations.

Cette fois, c’est l’humain qui a fait défaut. Dans The Busker’s Opera, la machine se fait discrète, même si on la sait complexe. Un écran plat véhiculant la traduction française des chansons livrées en vieil anglais, se promène dans l’espace et devient écran vidéo, foyer, avion, vidéopoker, etc. On transforme ingénieusement un long paravent capable d’évoquer tout aussi bien une cabine téléphonique qu’une prison.

Ce qu’on remarque d’abord, en entrant dans un Spectrum transformé mais néansmoins reconnaissable, est l’assortissement d’instruments de musique qui occupe en panoramique tout le fond de la scène. Ce chaos, plus près du show rock que du théâtre musical, laisse entrevoir une esthétique moins léchée que ce À  quoi nous a habitués le créateur de La Face cachée de la lune.

Il faut dire que la matière de base, The Beggar’s Opera (L’Opéra des gueux) de John Gay, se prête bien au mélange des genres. Jouée en 1728, l’oeuvre qui dénonçait la corruption de la cour par le biais d’un portrait des bas-fonds de Londres décochait des flèches dans tous les sens, un peu comme le fait Robert Lepage. L’industrie musicale, la culture américaine et l’éternel conflit entre juifs et musulmans sont éraflés par quelques railleries bien placées, mais néanmoins assez soft.

De l’oeuvre de Gay, on n’a conservé que les « airs », ces chansons toutes courtes dont les arrangements musicaux (signés John Christopher Pepusch) ont été sérieusement trafiqués. Rappelons que le projet était parti du désir de monter un spectacle purement musical et en allemand avec les chansonsde L’Opéra de quat’sous. Empêché par la succession de Brecht et les spécialistes de Weill, Robert Lepage s’est tourné vers l’oeuvre de Gay, avec laquelle il a pu « pêcher » à  sa guise.

Cela démarre en lion avec un ska endiablé chanté par Macheath et ses Highwaymen. Les personnages sont situés. Dans la transposition, le bandit des grands chemins est devenu rock star. M. Peachum, le justicier corrompu, est agent d’artistes, sa femme Cécile fait de la comédie musicale, sa fille Polly est une fée du scratch. Cette dernière s’est secrètement mariée à  Macheath qui, on l’apprendra assez vite, collectionne les conquêtes, dont une paumée du nom de Jenny Diver et Lucy Lockit, fille d’un autre notable qui s’est acoquiné avec Peachum pour avoir la peau du beau tombeur.

Moins de 15 minutes après le début, l’oreille a déjà  reconnu trois ou quatre style musicaux. Et ça ne fait que commencer. Rap, blues, tango, disco, jazz, bluegrass, country, etc. sont au programme de ce panorama.

On dira qu’il se fait un peu trop de coq-à -l’âne musical dans le spectacle. En contrepartie, ce zapping très au goût du jour trompe l’ennui qui pourrait facilement s’installer dans l’unité.

Robert Lepage ne se contente pas de nous faire voyager à  travers les paysages sonores. Fidèle à  sa manière d’artiste-géographe, il prétexte la fuite de Macheath pour faire voir du pays aux personnages. De Londres, l’action se déplace vers New York, puis vers Atlantic City, La Nouvelle-Orléans et Huntsville (Texas), royaume de la peine de mort. Ce sont justement ces pérégrinations qui lui permettent d’installer les bases d’une critique de la société américaine et de l’actualité internationale.

Dans son état actuel, The Busker’s Opera est une oeuvre poussée par une énergie prometteuse, mais pas toujours bien canalisée, tant en ce qui a trait à  la charge satirique qu’aux performances vocales de certains interprètes. Le spectacle ne contient pas moins des moments carrément euphorisants. En vrac : les solos du percussioniste Frédéric Lebrasseur (Flich), l’harmonica de Marco Poulin (Macheath), Frédérike Bédard (Cécile Peachum) en Yma Sumac, Kevin McCoy (M. Peachum) en redneck et une incroyable passe de zydeco dans le gazebo. Bref, une collection de greatest hits qui mérite bien de partir en tournée.

 
 
 
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