Robert Lepage, peintre virtuel et virtuose

9 décembre 2009, Estelle Gapp, Les Trois Coups

Vingt ans après la « Trilogie des dragons », le grand metteur en scène québécois, inspirateur de Wouajdi Mouawad, revient à Paris avec ce quatrième épisode : « le Dragon bleu », métaphore du fleuve Yangzi Jiang *, où il retrouve son personnage, Pierre Lamontagne, installé en Chine. Si l’intrigue amoureuse déçoit un peu, la scénographie fascine par ses subtiles métamorphoses et son utilisation originale de la vidéo. À travers les désillusions du couple et la fin de l’utopie socialiste, Robert

Bleu comme les reflets de la neige dans le froid hivernal, ce nouvel opus de la Compagnie Ex machina explore les zones d’ombre de notre époque : l’aporie du couple, le marché de l’adoption, l’épuisement des idéologies, l’asservissement de l’art aux lois du marché, les paradoxes de la Chine libérale. Mais, si la pièce évoque ces questions de société en toile de fond, l’intrigue principale semble un peu légère:
revisitant le schéma amoureux classique – l’ex-mari, l’ex-femme et la maîtresse –, l’histoire emprunte certains lieux communs, non sans humour, façon « sexe, mensonges et vidéo » : Claire fait la connaissance de Xiao Ling, une jeune artiste qui partage la vie de Pierre, sans se douter de leur relation. Cependant, l’interrogation sur le couple n’échappe pas à un certain psychologisme bourgeois : crise de la quarantaine, crise de la parentalité, crise de la vocation. Ayant renoncé à la peinture pour devenir galeriste, Pierre se désole : « Je suis comme la pierre, qui roule et n’amasse pas mousse ». 
 
Un univers tendrement poétique
Comme autant de séquences d’un film – le titre du spectacle apparaît d’ailleurs sous forme de générique –, les scènes se succèdent de manière réaliste, assumant la dimension prosaïque du quotidien : un téléphone portable sonne, un écran de télévision reste allumé dans l’obscurité. Inventive, la scénographie multiplie les métamorphoses : l’intérieur d’un avion fait place à un hall d’aéroport, qui se transforme ensuite en appartement, puis en rue de Shangai. Mais, au-delà de ce réalisme cinématographique, la mise en scène de Robert Lepage nous transporte dans un univers tendrement poétique : ici, en même temps que Pierre dessine un idéogramme chinois, l’image calligraphiée apparaît en fond de scène. Là, Xiao Ling réalise une série de copies d’un portrait de Van Gogh. Par un ingénieux système de vidéoprojection, les toiles apparaissent par touches impressionnistes. Autres instants magiques : la danseuse Tai Wei-foo semble dompter la lumière, qui éclabousse son corps d’un faisceau blanc. Ailleurs, sous une neige en images de synthèse, on dirait qu’elle projette des nuages de flocons dans la nuit… 
 
Tel est le talent de Robert Lepage, peintre virtuel et virtuose, qui se joue des technologies (vidéo, multimédia, éclairage, bande-son) pour mieux les mettre au service de l’humain. Le metteur en scène excelle également dans la direction d’acteurs : si les codes sont ceux du cinéma, les comédiens font preuve d’une très grande technicité et d’une bouleversante sobriété, qui laisse soudain place à l’intériorité et à l’émotion. Écrit à partir d’un canevas d’improvisation – comme chez Wouajdi Mouawad –, le texte tire toute sa force de sa nature scénique, non littéraire, au plus près du vécu. L’interprétation tend à une magnifique économie de mots et de gestes, qui inaugure une sorte de langage universel, au-delà des différentes langues parlées (français, anglais, chinois). Ainsi, Robert Lepage développe-t-il sa propre écriture, poétique, visuelle, transformant ses personnages en silhouettes silencieuses des estampes chinoises. ¶ 

 
 
 
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