Le soleil de midi plombe sur la terrasse d’un restaurant du vieux Québec. Robert Lepage, qui vient de commander une lasagne, me raconte comment parfois dans la vie-comme au théâtre-, il suffit d’un rien pour que l’émotion se fasse sentir. Comme dans cet hôpital où, un jour, il observa un couple à qui l’on venait d’annoncer la mort d’un enfant, un couple en plein désespoir mais dont toute l’attention semblait porter sur une boîte de Chiclets qu’ils avaient perdue et qu’ils cherchaient faute de mieux, faute d’enfant, faute d’espoir. ‘’ Pas un cri, pas un gémissement, insiste-t-il, mais une boîte de Chiclets oubliée sur un banc’’
Pendant trois heures- la terrasse a eu le temps de s’emplir et se désemplir de dîneurs-, mon attention est restée vissée sans défaillir sur l’acteur-concepteur-metteur en scène. Dans son entourage on est pas surpris : ‘’ Robert te raconterait l’annuaire téléphonique qu’il trouverait le moyen de t’intéresser…
“Pour l’instant il parle théâtre,’’un art qui contient tous les autres’’.
‘’Beaucoup de gens, à commencer par ceux qui en font, voient le théâtre comme le frère boiteux du cinéma. Moi, au contraire, je crois que, pour survivre, le cinéma aura bientôt besoin du théâtre! Qu’est-ce que le théâtre a que les autres arts n’ont pas ? Le sacré. Au théâtre, les objets sont uniques. Ils ne sont pas réels, ils sont rituels. Il ne faut jamais l’oublier, sinon une pièce ne sera plus qu’un mauvais film : aussi bien dire un cauchemar ‘’.
Il a 28 ans, s’habille sans recherche et porte un petit diamant en forme d’étoile au lobe de l’oreille droite. Des yeux dépourvus de cils, un front sans sourcils, et un visage parfaitement glabre lui donnent une tête unique, à la fois étrange et sympathique. En fait, il ne ressemble à personne, pas même à Woody Allen à qui il fait songer par la diversité de son talent, son intelligence et ses phobies (peur de l’avion, du noir, du vide).
‘’Acteur superbe’’, selon la critique, il joue généralement dans ses créations. À l’aise dans une foule de domaines, il a déjà monté un opéra, chanté Gainsbourg sur scène et gagné deux trophées à la ligue d’improvisation où il a fait un malheur. Quelques apparitions à la télévision (dans l’émission Court-circuit) n’ont pas changés sa préférence pour les théâtres de poche, les troupes inconnues et les boîtes de province.
Prudence ? Peur de se mouiller ? Son choix de rester à Québec, alors que Montréal lui ouvre les bras paraît, aux yeux de certains, pour le moins, suspect. Il répond simplement par un regard nostalgique sur les vieux remparts de sa ville. ‘’Personne ne semble la voir, dit-il comme à regret, mais moi c’est le seul endroit (à part Florence peut-être) où j’aime vivre’’.
Robert Lepage s’est fait connaître avec Circulations, prix de la meilleure production canadienne à la première Quinzaine internationale de théâtre, en 1984. Sur fond de cartes routières, de quais de gare, de paysages, une femme partait à la recherche d’elle-même. La pièce était truffée d’effets visuels pour le moins surprenants au théâtre. ‘’Les gens ont parlé d’effets cinématographiques, mais il s’agissait tout simplement de montrer un autre point de vue. J’aime bien m’imaginer entrain de voler’’, dit-il en parlant de cette scène inoubliable où le spectateur se surprenait à survoler littéralement les personnages. Le public et la critique découvraient un jeune créateur prometteur. Enfin quelqu’un qui sait bouleverser la trop prévisible dramaturgie québécoise ! D’accord répliquaient les sceptiques, les éclairages sont superbes, mais au-delà de quelques idées lumineuses, a-t-il quelque chose à dire ?
Il y a un peu plus d’un an, je le rencontrai par hasard dans le hall du Théâtre du Bois de Coulonge, à Québec. Il arrivait d’Europe. L’Italie ! répétait-il, à toutes les deux ou trois phrases… De fil en aiguille, il parla de son grand ami Bernard Bonnier, musicien, mort d’un grave accident de la route au retour de leur tournée canadienne (avec Circulations). Est-ce que parfois, en dépit des apparences, on ne provoque pas sa propre mort ? La question resta en suspens…
Suicide, Italie, voyage seront évoqués dans Vinci, le printemps suivant. Le one man show du Théâtre de Quat’ Sous, encensé par la presse, n’est ni plus ni moins, à travers l’évocation du grand peintre de la Renaissance, qu’une interrogation sur le sens de la vie et sur le rôle de l’art. Dans un livre intitulé L’Écrivain et la catastrophe, le romancier argentin Ernesto Sabato prend à témoin le même Vinci pour sonder lui aussi l’insondable : ‘’Chez Léonard plus que chez tout autre, se révèle la douloureuse rupture que subissent les hommes qui sont destinés à vivre la fin d’une époque et le commencement d’une autre’’.
Comme tous les spectacles signés Lepage, Vinci est rempli de trouvailles visuelles et sonores, des flashs étonnants, des clins d’œil séducteurs que l’auteur adresse malicieusement au spectateur. La critique du quotidien The Gazette a écrit que Vinci est le spectacle le plus intéressant qu’on ait vu à Montréal depuis plusieurs années. Et on a l’impression que Lepage n’a pas tout dit :’’More. More. More’’, implore la journaliste à la fin de son article.
Québec, l’année de l’Expo, Robert a 10 ans. Dans sa gang de la paroisse Saint-Martyr, il est celui sur qui tout le monde compte pour trouver des jeux. Son éternelle casquette sur les yeux, il organise sagas et westerns dans des villes inventées, dans les arrière-cours avec une vraie mise en scène, dit un inséparable de l’époque où le bruitage- machine à écrire, tonnerre, glouglous d’inondations - était minutieusement exécuté.
Chez les Lepage, il y a les parents, les grands-parents, un oncle et les deux aînés (de quatre enfants) qui parlent anglais parce que, des années auparavant, le père engagé dans la Navy canadienne, aurait été muté en Nouvelle-Écosse. À Québec, il est chauffeur de taxi. Son fils, lui, fera du théâtre. Rapidement il entre au Conservatoire à la fin de son secondaire. ‘’Il y sera très malheureux, raconte Pierre-Philippe Guay, assistant du metteur en scène de Vinci, et alter ego. ‘’N’eut été de l’intervention d’un professeur qui croyait en lui, on le mettait à la porte. On lui reprochait, entre autre, de manquer d’intensité, d’émotivité. Quand il est sorti de là, personne ne l’a appelé. Si, quelques mois plus tard il n’avait pas eu le cran de présenter lui-même ses créations (dans une petite salle qu’il avait obtenue gratuitement) on n’aurait jamais entendu parler de lui.
Il n’appartient à aucune école. ‘’Spécialiste de son univers’’, d’après ses amis. Ses influences ? L’Américaine Laurie Anderson, performer, et le musicien anglais Peter Gabriel…’’De grands avant-gardistes, dit-il, Qui parlent de demain. Qui ne s’en vont pas bêtement vers l’œuvre. Mais qui avancent et se faufilent à travers le monde (et non la mode)’’.
‘’Quand je les entend parler de miroir ! poursuit-il en évoquant quelques théoriciens nébuleux. On ne reflète rien. La vie passe à travers chacun de nous, on garde ce qui fait notre affaire, on rejette le reste. L’artiste est un filtre’’.
‘’On se sent intelligent quand on assiste à tes spectacles’’. Le compliment lui fait plaisir. C’est ce qu’il vise : rejoindre le public sans le déprécier ; le toucher sans le fatiguer. ‘’J’ai pas envie de jouer à la star : voici cher public mes états d’âme…Non! Moi, je veux communiquer avec les gens, leur faire partager mes préoccupations. Et la dernière chose dans ces cas-là, c’est de se gonfler de prétentions intellectuelles’’.
Comme acteur, il doute. ‘’Une petite critique, je m’effondre’’. Comme créateur et metteur en scène par contre, il est confiant. ‘’Je ne sais pas si je réussirai toujours à demeurer actuel mais je crois posséder un bon jugement artistique’’.
Il n’a pas de plan de carrière dit-il, mais des projets. Une tournée de deux ans en Europe et aux Etats-Unis avec Vinci.; La Trilogie des dragons, un spectacle laboratoire (on dit work-in-progress) sur lequel il travaille depuis dix-huit mois ; et le théâtre Repère, dont il vient de prendre la direction artistique à Québec. Partisan des départs il n’a surtout pas le goût d’arriver. ‘’Y a-t-il quelque chose de plus ennuyant que la réussite ?’’ demande t-il.
Il était un peu plus de minuit quand je l’aperçus, le lendemain, dans la lumière de mes phares, à l’angle de Ste-Anne et D’Auteuil. Le vieux Québec était désert. Un moment je crus voir le critique d’art aveugle qui ouvre Vinci. ‘’Une quête de lumière’’, avait-il consenti à me dire au sujet de ses motivations profondes. ‘’Un combat contre soi, contre ses peurs’’, avait-il ajouté en parlant du dragon, cette partie de nous qui nous empêche d’aller plus loin. Je pensai à Rilke :’’Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux.’’ Je redémarrai. La silhouette disparut dans l’obscurité.