Robert Lepage, machine sadienne

Le 9 février 2018, Anaïs Heluin, À la une

À la Colline, Robert Lepage incarne le marquis de Sade dans Quills, dont il signe aussi la mise en scène avec Jean-Pierre Cloutier. Loin des audaces formelles auxquelles nous a habitués la compagnie québécoise Ex Machina, ce spectacle séduit sans réussir à troubler.

À la tête de la compagnie Ex Machina, le comédien et metteur en scène Robert Lepage déploie depuis une quinzaine d’année des fictions peuplées d’intellectuels solitaires qui lui ressemblent. De personnages incompris autour desquels il imagine des univers très visuels, nourris de disciplines diverses. Rien de tout cela dans Quills, créé en 2016 à Québec et repris actuellement au Théâtre de la Colline. Co-mis en scène avec Jean-Pierre Cloutier, qui signe aussi la traduction du texte, ce spectacle est dans son parcours une curiosité. Un pas en avant dans l’exploration de la marginalité, et un pas en arrière dans l’Histoire. Écrite à la fin des années 90 par l’Américain Doug Wright, cette pièce s’attache en effet à une figure dont la réputation sulfureuse dépasse les frontières françaises et résiste au temps : le marquis de Sade.

Nous sommes à l’asile de Charenton, où l’auteur des Journées de Sodome est enfermé en 1803 par Napoléon 1er. Et où il finira sa vie en 1814. Au milieu de miroirs qui démultiplient leur image, Érika Gagnon et Pierre Lebeau installent d’emblée Quills dans un espace-temps ambigu. Dans un passé qui nous renvoie l’image du présent. Dans les rôles de l’épouse du marquis et du docteur Royer-Collard, fraîchement nommé par l’empereur à la tête de l’institution afin d’y restituer l’ordre, les deux comédiens sont deux visages de la censure. L’un volage, superficiel ; l’autre autoritaire et scientifique. Incarné par Robert Lepage lui-même, le marquis de Doug Wright dirige contre eux sa ruse et sa plume. Pour la liberté d’expression, mise à mal dans l’Amérique de l’auteur par le retour de la droite.

La métaphore est claire. Peut-être un peu trop. Construite selon une alternance de scènes d’asile et de discussions chez le docteur Royer-Collard, la structure de la pièce n’offre de plus que peu de surprises. On savoure le mélange de raffinement et de trivialité du langage et du jeu dans un parfait confort. Sans être bousculé, ni par les violences subies par le marquis, ni par l’érotisme des textes de celui-ci, régulièrement récités par un Robert Lepage progressivement privé de son fastueux costume initial. Jusqu’à une nudité qu’il assume pendant près de la moitié du spectacle. Sa performance d’acteur est ainsi l’intérêt principal de ce Quills par ailleurs un peu trop raisonnable. À l’image du jeu de miroirs qui marque le passage d’une scène à l’autre.

La relation entre le personnage principal et l’abbé de Coulmier, directeur de l’asile de Charenton, interprété par l’excellent Pierre-Yves Cardinal, est pourtant à elle seule une passionnante matière théâtrale. Persuadé des bienfaits du théâtre pour ses pensionnaires, le religieux est en effet passé à la postérité pour les expériences artistiques auxquelles il a encouragé le marquis. Lesquelles lui ont finalement valu d’être surveillé par le docteur Royer-Collard, puis d’être limogé. Antérieures au début de la pièce, ces curieuses tentatives théâtrales n’alimentent hélas que peu l’intrigue, essentiellement basée sur la résistance de Sade aux interdits qui lui sont imposés. Sur les différents stratagèmes qu’il met au point pour écrire malgré tout.

 
 
 
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