L’opéra in progress

30 Avril 2005, Richard Boisvert, Le Soleil

Des personnages auxquels chacun peut s’identifier, des mélodies que l’oreille retient facilement, une histoire d’amour intense frappée à l’avance par la fatalité et, en toile de fond, une trame à base de politique-fiction brûlante d’actualité. Avec 1984, Lorin Maazel et Robert Lepage tiennent peut-être la recette d’un triomphe. Visant toutefois plus loin que le succès personnel, les deux créateurs ne seraient pas peu fiers de faire naître l’étincelle qui permettrait à l’opéra, genre musical jadis au coeur de la vie artistique et sociale, d’embraser de nouveau le monde. Big Brother Productions. C’est le nom de la compagnie mise sur pied par Lepage et Maazel pour produire 1984, un tout nouvel opéra adapté du plus célèbre roman de George Orwell. Le concept du spectacle et sa construction ont été réalisés chez Ex Machina à Québec. Covent Garden, haut-lieu de la scène lyrique londonienne, accueille la première mondiale mardi soir. Signe de l’intérêt que suscite le projet, la salle du Royal Opera House affiche complet depuis des mois.

Pour l’adaptation du complexe roman d’Orwell à la scène, le chef d’orchestre et compositeur Lorin Maazel a voulu minimiser les risques en choisissant deux librettistes reconnus, J.D. McClatchy, poète réputé, et Thomas Meehan, éminent structuraliste qui a travaillé à plusieurs comédies musicales, dont Annie et Hairspray. Maazel a toutefois fait preuve d’une belle audace en choisissant Robert Lepage pour la mise en scène et en impliquant ce dernier directement dans le processus créatif avant même d’écrire la musique. Une telle démarche est peu habituelle à l’opéra. Ce faisant, le musicien s’est ouvert à la manière Lepage basée sur le travail progressif, le fameux work-in-progress.

La tâche a sans doute été facilitée par le fait que Lepage et Maazel partagent à peu près les mêmes idées sur l’univers de 1984, dont le temps « n’est pas encore arrivé mais dont on peut constater les signes dans le monde d’aujourd’hui », pense le chef d’orchestre. Plus important encore, les deux hommes partagent la même opinion sur l’opéra, cet art qui, selon eux, doit rester populaire, au sens où il figure au centre de l’activité artistique d’une communauté, et qui doit s’intéresser à des personnages et à des sujets plus grands que nature. Lepage insiste particulièrement sur la place centrale que l’opéra doit occuper parmi tous les arts. « C’est une honte qu’on l’ait transformé en divertissement mondain et corporatif », lançait-il récemment à un journaliste britannique.

Le compositeur a également innové en confiant le rôle de Winston, le héros, un baryton plutôt qu’à un ténor, comme le voudrait la tradition. Le Britannique Simon Keenlyside en assurera la création. Le personnage de Julia sera chanté par la soprano américaine Naney Gustavson. Le ténor canadien Richard Margison incarnera O’Brien, le directeur de la Police de la Pensée. Avec 1984, Robert Lepage pourrait réaliser à l’opéra ce qu’il a déjà accompli au théâtre et plus récemment au cirque avec , c’est-à-dire renouveler complètement le propos, transformer le spectacle en véritable événement et susciter par le fait même chez le public le formidable engouement que l’on sait. Un engouement comme celui qui entoure la sortie de chacune de ses créations et auquel Le Projet Andersen, son plus récent spectacle, n’a pas échappé.

« Je ne puis concevoir 1984 mis en scène par quelqu’un d’autre que Robert Lepage », assure Lorin Maazel. D’ores et déjà, le chef ose prédire que nul n’en sortira les yeux secs.

À l’instar des autres ouvrages du metteur en scène québécois, pour peu que la série de représentations prévue à Londres reçoive un bon accueil, 1984 devrait poursuivre sa carrière sous d’autres cieux.

 
 
 
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