Un visionnaire, George Orwell ? On frémit en pensant que 1984, son plus célèbre roman, trouve de plus en plus de résonance dans le monde qui nous entoure. Hier soir, l’opéra composé par Lorin Maazel et mis en scène par Robert Lepage s’est ajouté au concert ambiant. Une nouvelle voix s’élève et elle n’annonce rien de bien rassurant pour l‘humanité.
Le spectacle qu’accueille pour six représentations le très prestigieux Royal Opera House de Londres s’appuie sur un solide travail de transposition. Les critiques les plus exigeants ne pourront lui nier cette première qualité. Fidèle à l’essence de « 1984 », il en propose une relecture parfaitement cohérente qui cherche à constamment coller au propos du roman, à sa logique absurde et fondamentalement déshumanisée.
Pour autant qu’on puisse en juger après une seule audition, la musique possède également un véritable intérêt. Le fait est qu’elle cherche d’abord à mettre en valeur la voix des interprètes. Dominée par le baryton Simon Keenlyside (Winston), Nancy Gustafson (Julia) et Richard Niargison (O’Brien), la distribution se révèle d’une haute tenue, surtout Keenlyside, un baryton anglais au timbre raffiné dont on entendra certainement de plus en plus parler.
Maazel parvient par ailleurs à varier ses textures, de la musique de chambre jusqu’aux grands tutti orchestraux, et à l’ajuster à la couleur de chaque scène, en se lançant parfois dans des tableaux complexes où se superposent plusieurs ambiances différentes. Ce travail très précis a été rendu avec soin par le compositeur qui, faut-il le préciser, agissait aussi à titre de chef d’orchestre. Cela dit, c’est dans les transitions que le compositeur fait preuve de la plus grande créativité. Il aurait été presque trop facile pour un esprit fécond comme Robert Lepage d’ajouter sa propre voix à celle de George Orwell. Or, le metteur en scène s’en est bien gardé. Du coup, l’opéra a sans doute trouvé plus facilement le chemin de l’unité.
Le message est on ne peut plus clair. Un monde où penser par soi-même est devenu un crime qui mérite la mort, et où vivre n’est permis que si l’on nie sa propre existence. Winston a trahi Julia. Brisée par la torture, la mémoire en lambeaux, il se retrouve face au néant. Son coeur bat toujours, mais jamais plus il ne palpitera.
Le livret de J.D. McClatchy et de Thomas Meehan, deux poètes formés à l’école du « musical », se révèle d’une grande efficacité. Évidemment, en passant du livre à la scène, le texte a été adapté et, surtout, raccourci. La transposition de l’oeuvre, sa compression en un format d’environ deux heures et quart, apporte toutefois un éclaircissement que la seule lecture du roman, même répétée, ne saurait donner.
Placées à la fin de chaque scène, les annonces triomphalistes du régime de Big Brother ponctuent le drame et établissent un rythme avec lequel le spectateur devient vite familier. Ces changements de décors, très « lepagiens », mettent en évidence la souplesse de l’imposant appareil scénographique rotatif conçu par Carl Fillion. Cela n’enlève rien à la froideur métallique et post-soviétique de leur apparence.
Le nouvel opéra ne prétend en aucune manière à actualiser « 1984 ». Cela n’empêche pas le spectateur de faire les liens qui s’imposent et de tirer ses propres conclusions. En cela, les concepteurs ont réussi, sans l’interpréter plus que nécessaire, à montrer à quel point l’oeuvre nous parle aujourd’hui.