Premiers fragments d’une grande fresque

Le dimanche 03 juin 2007, Sylvie St-Jacques

Dévoilée vendredi soir au FTA en première nord-américaine, Lipsynch est une fresque ambitieuse, drôle, foisonnante, potentiellement géniale, mais inachevée... Des questions. Des hypothèses. Des spéculations. Des analyses.

La nouvelle création d’Ex Machina s’imprègne dans notre esprit comme seule peut le faire une oeuvre riche en pistes de réflexion. Encore une fois, Robert Lepage nous envoûte avec un spectacle en chantier de plus de cinq heures. Neuf histoires s’entrelacent dans ce feuilleton interplanétaire où le thème de la voix humaine est décliné sous plusieurs formes.

Impossible de s’y méprendre: dès les premières secondes de Lipsynch, on reconnaît la signature de Robert Lepage. Comment arrive-t-il à nous garder captif pendant 5h20 (avec deux entractes) alors que d’autres nous lassent au bout de 45 minutes? Vaste question. Mais puisqu’on n’a pas toute la soirée, parlons simplement de la formidable faculté de Robert Lepage de créer des personnages intrigants et de créer des mises en scène ingénieuses. Soulignons comment, en partant parfois de l’anodin, il nous entraîne sur la piste de ses théories existentielles.

Évoquons aussi son talent pour l’imbrication d’histoires où le destin est déterminant. Et bien sûr, rappelons comment il a le flair de s’entourer de collaborateurs aussi différents qu’ils sont doués et généreux.

La majorité de ces cocréateurs en provenance des quatre coins du globe y défendent des rôles, apportant sur scène leur voix, leur personnalité, leur histoire et leur origine culturelle distinctes. Des rencontres à l’image d’une planète de plus en plus globalisée, entre individus qui alimentent chaque jour l’abondant trafic aérien. Et qui donnent lieu à des échanges langagiers cacophoniques autour de la table d’un resto.

Cette réalité polyglotte et multiculturelle, on l’imagine familière à Robert Lepage, le créateur voyageur. Mais mondialisation ne signifie pas perte d’identité, dans le monde pluriel de Lipsynch. Si bien que l’authenticité de chacun des acteurs apporte profondeur et complexité à tous ces neuf personnages aux destins interreliés. Reste à savoir comment tous ces êtres forment, sans forcément se connaître ni se rencontrer, une petite communauté planétaire. Pour cela, il faudra attendre la version «longue» de Lipsynch. À cette étape-ci de la création, tous les morceaux du puzzle n’ont pas encore été réunis.

Le pari de Robert Lepage était donc de construire une pièce autour de la voix humaine. On peut affirmer sans se tromper que le projet est engagé sur la bonne voie puisque Lepage parvient à tisser harmonieusement des intrigues qui tournent autour de ce riche sujet. Si bien qu’on a droit à un captivant «soap» qui débute sur des notes d’opéra avant de bifurquer vers la musique rock, la postsynchro, la lecture sur les lèvres, avec des clins d’oeil au karaoké et aux appareils électroménagers parlants, signe d’un temps où la communication est déshumanisée.

Après une entrée en matière sur la Symphonie no 3 de Gorecki - livrée par la soprano américaine Rebecca Blankenship, formidable actrice à la voix envoûtante -, ce voyage qui débute à 18h pour se clore vers les 23h30 prend son envol dans un avion en direction de Francfort. Guadalupe, la très jeune maman nicaraguéenne d’un poupon (saisissante Nuria Garcia) meurt d’une embolie cérébrale. Ana (Blankenship) se charge du bébé. Après quelques coups de fil, cette chanteuse d’opéra allemande qui réside à Londres retrace l’enfant qu’elle finit par adopter.

Sous nos yeux, le petit Jeremy se transforme momentanément en ado rockeur, incarné avec brio par le Torontois Rick Miller. À partir de ce noyau incarné par une mère adoptive et son fils, Lipsynch se déploie. On y découvre l’histoire de Thomas, le neuro-chirurgien (John Cobb) qui devient l’amant d’Ana. On voit le médecin réaliser une intervention sur Marie (excellente Frédérike Bédard), une actrice québécoise atteinte d’une tumeur au cerveau.

Devenue aphasique pendant plusieurs années, celle-ci reviendra à son métier par la voie du doublage cinématographique. Cette trajectoire la mettra sur la piste de Jeremy le cinéaste qui, lui, se trouvera sur celle de Lupe, sa mère biologique et ainsi de suite.

Des intrigues qui évoluent rapidement et voyagent de Londres à Montréal jusqu’au Niacaragua. Pour chaque changement de décor, une vingtaine de techniciens sont dépêchés sur scène. Même si l’accent est surtout mis sur la voix et la musique, le travail sur l’image y est remarquable.

On sait que la version définitive de Lipsynch durera neuf heures. Avec cette première mouture, Lepage met la table pour une oeuvre qui a le choix de plusieurs destinations. Certaines réflexions sur les relations Nord-Sud, la quête des origines, la mémoire de la voix, vaudront la peine d’être approfondies. En revanche, il faudra peut-être nettoyer la pièce de certains éléments trop anecdotiques. Dans deux ans, Lipsynch sera-t-elle un simple feuilleton international ou une oeuvre révélatrice des grandeurs et tourments de son époque? Avec ce qu’on a vu au FTA, les plus beaux espoirs sont permis. Pendant ce temps, on meurt d’impatience de connaître la suite.

Lipsynch, mise en scène de Robert Lepage, à la salle Pierre-Mercure jusqu’au 7 juin (relâche le 4 juin.)

 
 
 
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