Lepage sur la bonne… voix

Le samedi 02 juin 2007, Jean St-Hilaire, Montréal

Robert Lepage faisait rapport vendredi, au Festival TransAmériques, sur sa fresque en gestation Lipsynch. Ça se passait dans un centre Pierre-Mercure archi-plein, et qui ne désemplira pas des six représentations prévues, ne vous précipitez pas.

Lepage nous a habitués, dans les longues approches de ses spectacles fleuve, à espérer dans le paradis scénique de l’œuvre finale. Le périple commence. On en est à 5 h 20, on marche vers les 9 h. Neuf heures de récolte présuppose une petite éternité de soins et de recommencements. Pour l’heure, le jardin est un massif bigarré. Des plate-bandes opulentes en voisinent de plus chétives et d’autres de bourgeons en débours.

Mais déjà l’œuvre donne des signes de contrepoint riche et d’une réelle profondeur. Dans ses oscillations entre comique, mélodrame et tragédie, ça résonne comme un soap opera, mais ça raisonne autrement.

Lepage et sa distribution multinationale en ratissent large. Archéologues plus amusés qu’inquiets du présent, ils fouillent la Babel de la voix. L’omniprésence dans l’art, les communications, le divertissement, les relations interpersonnelles et le quotidien intime de ces voix enregistrées qui informent, traduisent et relient, mais aussi conditionnent, isolent, exaspèrent et repoussent. Ils traitent au passage de savoirs qui la révèlent, la démasquent… Voix de synthèse, analyse spectrale aux fins d’enquête criminelle, lecture sur les lèvres. Mais aussi de l’art de l’argument, du chant, de la post-synchro, du voice over, du karaoke, etc… Le sujet est infini. À la fois leurre et lumière, la voix est au cœur de nos malentendus et de nos meilleures intentions; c’est l’interface de quelques-unes des activités les plus glorieuses de l’humanité, comme de sa mémoire, de son identité, de son mystère.

Aussi bien dire une immense industrie que Lipsynch investigue au fil d’histoires tirées de l’expérience de ses artistes parfois. Lepage les raconte avec simplicité. Il s’encombre moins que jamais de pureté illusionniste. Comme souvent, il recourt à un castelet transformable, signé Jean Hazel en l’occurrence. Complexe, efficace, celui-ci nous emporte, par reconfigurations à vue, en avion, en train, en métro, au café, au cimetière, chez Scotland Yard…

Le jeu respire encore l’impro. Il en émane ici fraîcheur ludique et élan communicatif, là hésitation. Le rythme d’une fresque de cette ampleur est un taureau dompté à ses heures, mais encore porté aux rechutes.

Reste que le sublime cogne déjà à la porte. Impossible de résumer ici l’argumentaire ramifié de Lipsynch, mais l’intro nous lègue déjà, dans son lyrisme poignant, tout le spectre de ce spectacle pèlerinage. Dans le décalage entre les pleurs d’un bébé, expression première de notre présence au monde, et le bel canto maîtrisé, expression ultime de la voix, toutes les virtualités humaines se glissent. La soprano Rebecca Blankenship interprète avec aplomb le déchirant Chant des douleurs de la 3e symphonie de Gorecki. À bord du vol Francfort-Londres, Ada Weber, son personnage, remarque une jeune femme et son enfant. Elle est frappée par l’inertie de la mère, qui a en fait succombé à une thrombose cérébrale. Ce nourrisson dont elle prend soin jusqu’à l’atterrissage, elle l’adoptera. C’est Jeremy, un rocker et futur réalisateur promis à de grandes choses après quelques déboires, dont le tournage aussi loufoque que calamiteux d’un film qui a tout d’un remake de la pièce Noises Off, de Michael Frayn.

Plus tard, on apprendra par une documentariste québécoise que sa mère était Nicaraguayenne, qu’elle a été vendue par son oncle comme esclave sexuelle, et que son indigne père biologique a été « la voix » des chemins de fer britanniques… On assistera aussi à la quête de la voix de son père par une chanteuse québécoise, guérie d’une aphasie subie jadis lors d’une opération au cerveau pratiquée par l’ami d’Ada; aux efforts tordants d’une mémé pour se rebrancher à sa mémoire; à l’explication d’une théorie controversée sur l’origine de Dieu à partir de La Création d’Adam, de Michel-Ange; à des funérailles clownesque aux îles Canaries où il nous est rappelé que « notre petite vie est entourée d’un sommeil », comme l’a dit Prospéro-Shakespeare. Si ce n’est d’un silence.

Ce n’est pas encore l’épure dont toutes les parties se répondent en s’attirant, mais on y tend. Patience, le jardin est vaste, ses fruits sont multiples et la récolte s’annonce généreuse.

 
 
 
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