Un soap opera qui fait courir

Le Soleil, Jean St-Hilaire

Première ce soir, à 18 h, à la salle Pierre-Mercure, à l’entrée du dernier droit du Festival TransAmériques, des six représentations de Lipsynch. Le spectacle fait courir, c’est complet partout.

Cette mouture préliminaire du dernier Robert Lepage arrive à Montréal depuis Tenerife, aux îles Canaries, après création à Newcastle, en Grande-Bretagne. Le nourrisson fait déjà 5 h 20, entractes compris, et en pèsera à terme neuf, aux surlendemains des rondes de répétitions de décembre 2007 et de mars 2008.

L’œuvre porte sur la voix et les sons, et leurs empreintes sur la mémoire et l’identité. Elle est d’un spectre très large, peut-être inégalé dans le théâtre du nouveau récipiendaire du prix Europe pour le théâtre. «C’est en train de devenir une saga à la Sept Branches de la rivière Ota, sitôt les personnages nés, la tentation a été très forte de les relier, dit Marie Gignac, partie au collectif d’écriture et conseillère dramaturgique de Lepage. Ça ressemble à un soap opera de mélodrames et de destins entremêlés.»

Comme souvent pour les fresques de ce dernier, l’équipe de création est multinationale. Ex Machina produit Lipsynch avec le Théâtre Sans Frontières de Newcastle. John Cobb et Sarah Kemp en sont les animateurs et jouent dans la pièce. Ils sont rejetons de l’école Jacques-Lecoq, tout comme Carlos Belda et Nuria Garcia, les deux Espagnols de la distribution. Les autres membres sont la soprano autrichienne Rebecca Blankenship, les Québécoises Frédérike Bédard et Lise Castonguay, le Torontois Rick Miller et l’Allemand Hans Piesbergen.

La plupart connaissaient l’insécurité systématique au cœur du processus créatif de Lepage, d’autres moins. Marie Gignac évoque avec une moue amusée la réaction de Mme Garcia, un jour où elle la recevait à souper à son chalet de Portneuf avec la distribution. «Elle m’a demandé : « Quand va-t-on avoir le texte? » Je lui ai répondu : « Mais Nuria, il n’y aura pas de texte... » Elle est devenue blanche. Paniquée. Mais elle l’a fait comme les autres. Dans ma religion, on appelait ça la grâce d’état. Le courage te vient parce qu’il faut qu’il vienne.»

SOURCES ET STRUCTURE

Une fois de plus, Lepage part d’une structure. Il y aura neuf parties de 45 minutes dans Lipsynch. On en a documenté sept pour l’instant. «Certaines sont près de la forme finale, d’autres embryonnaires, dit Marie Gignac, certaines durent plus de 45 minutes, d’autres moins.»

Des ressources sensibles ont stimulé et nourri le travail de création. Chaque acteur et concepteur devait apporter un document ou un objet en lien au propos. Ainsi, Hans Piesbergen a produit un enregistrement de la voix synthétique utilisée par le physicien Stephen Hawking; Marie Gignac un film 8 mm muet dans lequel paraît son père, mort quand elle avait 13 ans; Rick Miller un enregistrement de lui, gamin, alors qu’il rêvait de devenir chanteur rock.

Ce dernier document a donné naissance au personnage de Jeremy, qui revient pour l’heure dans quatre histoires sur sept.

Jeremy, qu’Ada Wehler, ressurgie des Sept Branches..., finira par adopter. Elle en avait eu soin à bord de l’avion, après avoir vu la mère du petit mourir sous ses yeux.

Par flashbacks, on apprend que cette jeune femme était Nicaraguayenne et qu’elle avait été vendue par son oncle à un réseau de prostitution, en Allemagne. D’autres histoires se greffent à ce tronc. Dont celle de Thomas, le compagnon neurochirurgien d’Ada, qui traite une comédienne en quête de la voix de son père et qu’une tumeur au cerveau a rendue aphasique.

«Ce sont des mélodrames entremêlés auxquels on espère donner de la profondeur», dit Mme Gignac, directrice artistique du Carrefour international de théâtre et collaboratrice de longue date de Lepage.

«Avec Robert, notre première envie est toujours de raconter nos histoires, poursuit-elle. Le côté divertissant vient avec l’impro parce que la première tentation en impro c’est la réplique punchée. Avec lui, on est en représentation dès qu’on répète parce qu’on est devant les collègues et que notre premier réflexe est de se montrer intéressant et de les faire rire. On essaie plein de choses, on en garde quelques-unes. L’idée, c’est d’être aussi amusants que possible, mais jamais burlesques.

Le groupe concepteur comprend en outre Jean Hazel à la scénographie, Étienne Boucher aux lumières, Jean-Sébastien Côté à l’environnement sonore, Yasmina Giguère aux costumes, Virginie Leclerc aux accessoires, Jacques Collin à la réalisation des images et Félix Dagenais à l’assistance à la mise en scène.

 
 
 
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