Au Diapason!

4 mars 2010, Martine Côté, Soundbeat Magazine

De toute la publicité faite autour de Lipsynch, la dernière création théâtrale de Robert Lepage et Ex Machina, l’élément qui frappe les esprits est sa durée.

Passer une journée entière au théâtre, neuf heures plus précisément, peut en faire rêver certains, alors que d’autres accueilleront cette lubie de façon plus dubitative. Et pourtant, croyez-moi quand je vous dis que les neuf heures passées au théâtre Denise-Pelletier dimanche dernier ont filé plus rapidement que les deux heures de nombreux spectacles auxquels j’ai assisté.

Robert Lepage, grand virtuose de l’image s’intéresse dans Lipsynch à la voix. Elle se déploie ici sous toutes ses formes en dévoilant sa complexité. D’abord on l’aborde par les pleurs du nourrisson, puis le chant, les accents, les différentes langues, le mutisme, la schizophrénie. Aussi par les moyens technologiques de la rendre et de la triturer; post-synchronisation, doublage, modification, jusqu’au langage inventé comme l’exploréen de Claude Gauvreau. Sans tomber dans le côté didactique, en privilégiant toujours l’émotion et les rapports humains, Lepage nous convie à une fresque vivante et éclatée. Nous devenons les témoins indiscrets de la quête de neuf personnages à un moment crucial de leur existence.

Au début, il y a Ada (touchante et juste Rebecca Blankenship) cette cantatrice, qui, dans un avion entre l’Allemagne et Londres découvre une jeune femme morte (Nuria Garcia), son bébé pleurant dans ses bras. Elle réussira à adopter le petit Jeremy (Rick Miller) qui chantera tout comme sa maman adoptive puis se rebellera et partira à la découverte de ses origines au Nicaragua. L’idéalisation de sa mère naturelle le pousse à réaliser un film improbable dont elle est l’héroïne fantasmée. Marie (Frédérike Bédard), une chanteuse de jazz subit une opération au cerveau menée par un neurochirurgien (Hans Piesbergen), mais qui la laisse un moment aphasique. Sa sœur, Michelle (remarquable Lise Castonguay), une libraire de Québec tente de surmonter la schizophrénie qui la ronge. À Londres, une ex prostituée (Sarah Kemp) retrouve par hasard son frère incestueux qu’elle n’a pas vu depuis des années. La disparition de celui-ci amène Jackson (John Cobb), un inspecteur de Scotland Yard en instance de divorce à se lancer aux trousses de Sarah dans un acte hommage au film noir. Sebastian (Carlos Belda), technicien de son doit assister aux funérailles de son père, un événement qui s’avère plus loufoque que triste. Puis, la boucle est bouclée dans une finale poignante où enfin on apprend en même temps que Jeremy l’histoire tragique de sa mère, la jeune Lupe morte dans l’avion. 

Se déroulant sur trois continents le spectacle nous fait voyager de l’Allemagne à Londres en faisant un détour aux Îles Canaries, en Amérique du Sud puis une escale à Montréal. Des surtitres permettent de suivre les dialogues qui se déroulent en anglais, allemand, espagnol et français.

Présenté au festival TransAmériques en mai 2007 dans une version d’une durée de 5 heures et demie, Lipsynch est le fruit de la collaboration de tous les acteurs. Né en partie d’exploration et de séances d’improvisation, le spectacle repousse les conventions théâtrales en installant par exemple les éclairagistes et les membres de l’équipe technique dans les coulisses. Le décor ne cesse de changer, ce qui insuffle un dynamisme certain et a pour effet de captiver l’œil autant que l’oreille et l’attention. D’ingénieuses trouvailles du côté de la mise en scène nous font, par exemple assister à une scène entière de l’extérieur d’une librairie sans entendre les échanges entre les protagonistes jusqu’à ce que le décor pivote. La même scène est rejouée mais nous sommes alors dans la librairie et entendons la discussion en nous étonnant de l’avoir interprété autrement privés de l’accès au son.

Soutenue par une solide distribution d’acteurs venus d’ici et d’ailleurs, Lipsynch nous offre une expérience théâtrale incontournable.

Lipsynch est présenté au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 14 mars. Notez bien que le spectacle est présenté intégralement les samedis et dimanches à 13h et en trois blocs de trois heures les mardis, mercredis et jeudis à 19h30.

 
 
 
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