Quelle étrange destinée que celle du Chevalier d’Eon et quelle évocation brillante à travers Eonnagata, présentée uniquement hier soir, au Grand Théâtre de Québec, quelques mois à peine après sa création à Londres, grâce au Carrefour International de Théâtre de Québec qui se poursuit jusqu’à samedi.
Ses trois créateurs, la magnifique danseuse Sylvie Guillem, le chorégraphe Russel Maliphant et l’homme de théâtre Robert Lepage ont eu droit à un tonnerre d’applaudissements et une très longue ovation.
Si les chevaliers ne font guère partie de notre histoire, la brève présentation qu’en fait Lepage, après une ouverture assez spectaculaire l’amenant à se livrer à une sorte de danse des sabres, permet de suivre les pans d’histoire du Chevalier d’Eon et sa destinée tragique.
Né d’une famille noble en Bourgogne, Charles de Beaumont attire rapidement l’attention du Roi Louis XV par sa physionomie étrange. Ni véritablement homme, ni vraiment femme, il apparaît comme le candidat idéal à ses yeux pour aller espionner à la cour du Tsar en Russie en se faisant passer pour une femme.
Toute sa vie sera marquée par cette ambivalence, cette dualité qui l’amènera entre douceur et jeux d’armes, des plus grands honneurs à la déchéance la plus totale. Même après sa mort, paraît-il, les médecins n’arrivaient pas à s’entendre à savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.
D’où la pertinence d’avoir recours à la fois à la danse et au théâtre pour raconter son destin tragique à travers quelques tableaux qui nous font faire des bonds dans le temps. Bien que les enchaînements de l’un à l’autre ne soient pas toujours évidents et le début un peu aride, dans l’ensemble on s’y retrouve. Mais surtout, on est impressionnés par la puissance d’évocation de certains tableaux et la beauté qui s’en dégage.
Ici, les trois créateurs-interprètes n’ont pas recours à une armada high-tech, mais à la base du théâtre, soit l’imaginaire, et à la gestuelle de la danse et des arts martiaux. Quelques accessoires relativement simples, mais surtout des jeux de lumières qui font paraître certaines images plus grandes que nature et ne sont pas sans rappeler les premières créations de Lepage.
Au chapitre des chorégraphies, bien sûr, ce sont d’abord et avant tout les performances de Sylvie Guillem et de Russel Maliphant, réputé comme le chorégraphe britannique le plus marquant de sa génération, qui retiennent l’attention. Bien sûr, Robert Lepage n’a pas l’aisance de ses deux acolytes dans les chorégraphies, mais on ne le lui demande pas non plus, et il se tire fort bien d’affaire.