À moins que Robert Lepage ne replonge dans une entreprise mixte du genre, Éonnagata brillera d’une teinte particulière dans sa production scénique. À la fois, on se dira que nombre d’images et de procédés de l’oeuvre relèvent de sa manière.
C’est un spectacle éminemment pictural, aux mouvements, costumes, lumières et environnement sonore chatoyants que les danseurs Sylvie Guillem et Russell Maliphant donnaient hier aux côtés de Robert Lepage, et qu’hier seulement, à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre. Un spectacle patient et de grand style, lent mais rythmé, mélancolique mais avec ses passages fantaisistes et au comique piquant. Un spectacle léché qui donnait beaucoup à voir et à ressentir, et restait toujours ouvert et poétique du fait des résonances fertiles de ses images.
Le titre Éonnagata amalgame le nom du chevalier d’Éon, un diplomate et militaire français du XVIIIe siècle qui a mené une vie assez rocambolesque merci, et l’Onnagata, une technique du théâtre traditionnel japonais Kabuki lui consiste en l’incarnation stylisée de personnages de femmes par des acteurs. De Beaumont d’Éon laissait planer le doute sur son sexe, se travestissait pour mener à bien ses missions d’agent secret de Louis XV.
Le trio a retenu assez peu de choses de l’Onnagata. Il l’évoque comme référence pour éclairer un mythe européen du double qui lui ressemble à certains égards. Son spectacle mélange les arts martiaux japonais, la danse et le théâtre dans un récit pas un sou sensationnaliste, respectueux des dilemmes et de la solitude du chevalier d’Éon, un homme dont Lepage nous apprend d’entrée qu’il est né sans pilosité aucune et qui s’est retrouvé prisonnier, en partie par choix ou par inclination, en partie par le bon vouloir de puissants, dans son reflet féminin.
Théâtre d’objets
Bien que de conception tripartite, Éonnagata nous reporte souvent au Lepage des jeunes années, en particulier à son affection pour le théâtre d’objets. Les objets sont peu nombreux dans le spectacle, mais sont des supports d’expression forts. Ici terrain de jeux sociaux et de séduction, une table devient un lit de solitude à la scène suivante, un objet de percussion plus loin, puis une table de démaquillage, et enfin d’autopsie. La table est l’objet résumé de la vie de Charles de Beaumont.
Par ailleurs, les scènes de combat renvoient tout autant au métier des armes du chevalier qu’à ses tiraillements intérieurs. Éonnagata joue admirablement et sans relâche de la tension entre les deux pôles de la personnalité de son sujet, entre les armes et l’éventail, entre le personnage public et l’être solitaire qu’il est par ailleurs.
La pièce invite par ailleurs avec un irrésistible brio comique le savoir anthropologique et la rumeur londonienne dans le récit de la vie du chevalier d’Éon. Mme Guillem et M. Maliphant tirent un cocasse numéro de jeu corporel contraint de ce que la mythologie grecque a pu répandre sur la dualité homme-femme en nous. Quant à Lepage, sa très allusive tirade de «la béquille de Barabas», à l’orée de la musique et avec une plume coquine, est un répit de comique grotesque du meilleur effet.
Pour atmosphères variées, Éonnagata se révèle déjà, en relatif début de parcours, un spectacle sensible et d’une belle unité. Priez pour qu’il nous revienne…