Brelan d’as pour le chevalier d’Éon

Le 3 janvier 2011, Ariane Bavelier, Le Figaro

Sylvie Guillem, Robert Lepage et Russell Maliphant donnent Eonnagata, un spectacle sur l'énigmatique espion de Louis XV.

C’est un spectacle qui a la poésie des coups de tonnerre dans une nuit trop longue. Un moment pour spectateurs épris de risque. Sylvie Guillem, Russell Maliphant et Robert Lepage y content l’histoire du chevalier d’Éon, espion de Louis XV «né en Basse Bourgogne, mort dans le Middlesex» , dont personne ne sait très bien s’il fut homme ou femme. Ce pourrait être un récit de cape et d’épée. Le trio choisit plutôt l’entre-deux : un peu de théâtre, de danse, de chant, également partagés par les trois interprètes, même si Guillem joue moins bien que Lepage, si Lepage danse plus maladroitement que Guillem, et si personne ne chante vraiment bien. L’ensemble se drape dans le Japon. 

D’Éon n’a jamais poussé si loin: à l’Est, il s’est arrêté en Russie. Mais l’onnagata, homme qui dans le kabuki joue les rôles de femmes, est emblématique de l’ambiguïté sexuelle du chevalier. Les images les plus belles du spectacle sont inspirées par ce lointain Orient: jeux d’éventails, de sabres et de bâtons, danse de Sylvie en kimono blanc face à Russell Maliphant tout en noir, portes coulissantes et paravents, kimono géant d’où s’extraient les personnages. Dissimulé à l’intérieur, Lepage raconte le drame des humains selon Platon: à l’origine à la fois homme et femme, Zeus d’un coup d’éclair les coupa en deux comme une pomme, obligeant chacun à vivre à la recherche de sa moitié. Lui succède sur grand écran la figure de Louis XV envoyant le chevalier d’Éon en mission. 

Une vulnérabilité extraordinaire  

Où somme nous exactement? Qui raconte quoi et comment? C’est la difficulté de ce spectacle conçu à six mains et où personne n’impose vraiment son point de vue. Le récit va cahin-caha, avec d’étincelantes pépites entre de vrais tunnels. Guillem, Maliphant et Lepage se partagent le rôle du chevalier. En homme ou en femme, c’est selon. Parfois, ils sont tous les trois ensemble sur scène, pour figurer les trois âges de la vie. 

Les costumes créés par Alexander McQueen, combinaison du justaucorps et du jupon armaturé, courent au plus près des anatomies. Ils ne sont d’aucun secours aux personnages pour camper une quelconque ambiguïté. À chacun de laisser parler sa part de féminité ou de virilité. Guillem quand elle fait l’homme campe un page d’une beauté qui fascine. Écrivant à une table, elle danse une colère magnifique. Mais elle est un page, pas un chevalier. Maliphant en fille peut bien se faire caressant, il est homme. Le seul qui habite l’ambiguïté, c’est Robert Lepage. Il pourrait être ridicule, il se montre au contraire d’une vulnérabilité extraordinaire. Lui seul donne à voir cette solitude et ce déchirement de l’être que d’Éon a cherché à oublier en se jetant dans tous les périls. On regrette qu’il n’ait pas tenu plus serrées les rênes du récit. C’est un conteur extraordinaire et il avait là des interprètes majeurs.

 
 
 
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