Quills ou le pouvoir orgasmique des mots

Le 7 février 2018

Chez le Marquis de Sade, les apparences s’avèrent toujours trompeuses. Les plus respectables personnes cachent souvent de violents démons à l’intérieurs de leurs entrailles. Hommes d’église, nobles, damoiseaux et innocentes lingères : tous succombent à la tentation du mal.

La grande salle de la Colline accueille un labyrinthe infernal : le palais des glaces abrite en son sein le divin Marquis, interné à Charenton sur ordre de Napoléon. Sa femme (fantasque Érika Gagnon), fatiguée des scandales à répétition, aimerait sevrer son mari et le ramener sur le droit chemin. Or, l’établissement d’aliénés est dirigé avec un certain laxisme et Sade dispose de tout le confort nécessaire : lit à baldaquin, encre, plume et feuille. Pris d’une frénésie d’écriture, il noircit des parchemins des journées entières jusqu’à ce que son manège soit découvert et dénoncé.

Comment contourner la censure et conserver sa liberté d’expression malgré tout ? Quills, la pièce du dramaturge américain Doug Wright, prend appui sur la vie sulfureuse du Marquis pour aborder ces questions épineuses et toujours d’actualité. Sa dramaturgie fonctionne souvent en duos : les dialogues, piquants, associent presque toujours un dominant et un dominé dans l’échange. En l’occurrence, c’est bien évidemment notre Marquis qui mène la danse.

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

Robert Lepage, en kimono rouge et perruque d’époque, se glisse avec fantaisie, verve et insolence dans le costume de Sade. Assuré et nonchalant, il mène son monde à la baguette avec une langueur joueuse. On se régale lorsqu’il se lance dans ses histoires perverses. Progressivement dépouillé de ses apparats, jusqu’à la nudité totale, le comédien dévoile une humanité suppliante qui finit par toucher. Priver l’écrivain de son art, le mutiler pour le réduire au silence équivalent à la torture la plus ignoble. Face à lui, Pierre-Yves Cardinal ne démérite pas en abbé exemplaire qui n’en finit pas de dévaler les pentes de l’horreur. Malgré quelques trous, il se montre convaincant en homme qui tente de guérir les détenus par l’art avant de se rendre compte des dérives auxquelles il peut conduire. Sa folie finale, sa chute libératrice soulignent bien l’inversement des valeurs cher à Sade.

Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier mettent en lumière ce va-et-vient incessant de la pensée et la contagion des idées du Marquis à l’ensemble de l’établissement par un ingénieux jeu de miroirs coulissants. Les personnages apparaissent, disparaissent rapidement ; des illusions d’optique se font jour et les reflets brouillent les perceptions. Sommes-nous en plein délire ? L’atmosphère monacale de l’ensemble, très sombre, dévoile parfois des barreaux lumineux : la prison dorée met en cage Sade mais ses pensées demeurent. On se croirait presque dans la famille Addams. Le clair-obscur contamine lentement le public : nous naviguons dans un univers poreux, à mi-chemin entre un cauchemar impitoyable et des éclairs de réflexion.

Entre conte noir et argumentation, Quills pique ainsi la curiosité des spectateurs. Sans plonger dans un didactisme pesant ni un manichéisme qui n’aurait pas lieu d’être, la pièce éclaire la condition humaine et le droit d’exprimer nos opinions, aussi dérangeantes soient-elles. ♥ ♥ ♥ ♥

 
 
 
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