ROBERT LEPAGE, DES YEUX D’ENFANT, UNE MÉMOIRE DE GÉANT DANS 887

Le 10 septembre 2015, Christophe Candoni

Brillant orateur, l’artiste québécois Robert Lepage raconte son enfance et l’histoire du pays qui l’a vu grandir dans un sensible et touchant monologue intitulé 887, sans doute son spectacle le plus personnel, donné en ouverture du Festival d’Automne à Paris.

Le très inventif Robert Lepage n’a de cesse de déployer une virtuosité scénique spectaculaire, toujours plus sophistiquée et néanmoins ludique, sur les plus grandes scènes théâtrales et lyriques du monde avec comme point d’acmé pas moins de deux tétralogies : un Ring de Wagner monumental au Metropolitan Opera de New York et les quatre volets de Jeux de cartes co-produit par le réseau 360°. Pour sa dernière création, il revient à la forme beaucoup plus simple et intimiste du seul en scène dans la lignée de La Face cachée de la lune ou du Projet Andersen, et y livre beaucoup de lui. Son titre 887 renvoie au numéro de l’avenue Murray dans le quartier Montcalm à Québec, l’adresse du modeste foyer où il vivait avec ses parents, ses frère et sœurs et sa grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. C’est d’ailleurs devant la façade de l’immeuble qu’il tient sa conférence, une imposante et magnifique maison de poupées sur tournette dont chaque fenêtre soudainement éclairée et animée par la vidéo est un petit plateau de théâtre en soi et une inspirante boîte à souvenirs.

Robert Lepage retrace les enjeux individuels et collectifs des années 1960, une décennie absolument décisive pour lui, et interroge les thèmes de la mémoire, forcément sélective, des origines, de la construction d’une identité, la sienne mais aussi celle de sa patrie en proie aux luttes indépendantistes menées par le FLQ (le Front de libération du Québéc), un événement dont il craint l’ignorance et l’oubli des nouvelles générations. Honorifiquement invité à participer à un gala culturel, le comédien doit dire le manifeste poétique Speak White écrit par Michèle Lalonde en 1968 qui fait écho aux bouleversements de l’époque. S’il peine à apprendre ce texte-témoignage ardu mais essentiel, il le fera finalement entendre de la plus belle des façons, viscéralement concerné et engagé.

Dans certaines des plus belles scènes du spectacle, Robert Lepage raconte le gamin qu’il était, celui qui, posté le soir sur le balcon de son appartement, patient et rêveur, les yeux rivés sur un ciel sans étoile et à l’écoute d’un délicat Nocturne de Chopin que jouait au piano sa voisine de palier, attendait le retour bien tardif de son père, chauffeur de taxi, trop souvent absent ; celui qui découvrait le théâtre dans ce même cocon familial à travers les jeux chahuteurs auxquels il s’adonnait avec sa sœur dans la chambre à coucher. Au fait de sa carrière et à bientôt 60 ans, Robert Lepage ne semble pas avoir quitté le regard ébloui et l’âme à la fois légère et mélancolique de cet enfant-là. Le petit monde qu’il a créé autour de lui est un pur enchantement.

 
 
 
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