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Robert Lepage éperonne les coeurs

Le 4 février 2015, Hamza Abouelouafaa

Chez les forains, les règles changent. La scène orbiculaire et centrale de la TOHU s’impose et pousse l’audace du metteur en scène. Elle se meut, se détracte, tourbillonne, s’époumone, se déverse, vit au point de la considérer comme la 7e interprète du dernier opus de la tétralogie de Robert Lepage : Pique. L’intrigue est campée dans un Las Vegas décadent (pléonasme?) à l’époque où George W. Bush déclarait la guerre à l’Orient. Ses discours patriotiques, son appel au combat, son ton dramatique pèsent tout au long de la pièce. Il est l’omnipotent.

Les personnages quant à eux sont pour la plupart déchus, prisonniers de leurs propres guerres intérieures. Comme dans un film choral, les protagonistes qui en apparence semblent aux antipodes les uns des autres voient leurs destins s’enchevêtrer : Le couple insipide de Québec, la femme de ménage souffrante, le soldat danois et espagnol en perdition, le British joueur compulsif, etc. Tous se vautrent dans la déchéance que leur propose la ville qui ne dort jamais. Polyglotte, on passe joyeusement de l’anglais au français, mais c’est en espagnol que le tout se joue. N’ayez crainte, des sous-titres projetés aux quatre coins de la salle traduisent en temps réel les paroles qui fusent. L’effet film est d’autant amplifié.

Il faut également souligner les prouesses techniques. On devine qu’une fourmilière grouille sous la scène qui ne cesse de nous surprendre. De la fumée contrôlée, des écrans qui tombent du ciel, des décors qui se font et se défont. On atteint avec Pique un autre niveau dans l’art de l’artifice. Le public se mêle à la scène et on devient tous joueurs autour du croupier : L’immersion est totale. Le réseau 360 qui réunit d’autres salles de ce genre à travers le monde et Ex-Machina sont derrière le défi lancé à Robert Lepage. Ce dernier répond avec brio et pousse à l’extrême les possibilités et le potentiel que lui tend la scène de la TOHU.

Le texte est signé par Robert Lepage et toute l’équipe des interprètes. Résultat? On s’éloigne des textes crispés et récités par des automates et on se rapproche davantage de l’école de l’improvisation. Le jeu entre les interprètes y gagne en naturel et en fluidité. Âmes sensibles s’abstenir, Pique éperonne les cœurs trop tendres. Quelques scènes, d’une violence inouïe, choquent l’imaginaire. On baigne dans le glauque, constamment, malgré l’humour noir qui plane. À voir du 3 au 10 février, suivit de Cœur, une suite parallèle, entre le 18 et le 28 février.

 
 
 
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