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Ce lumineux objet du désir

Le 31 juillet 2015, Christophe Huss, Le Devoir

Intronisé compagnon de l’Ordre des arts et lettres du Québec avant la première de son nouveau spectacle lyrique, Robert Lepage mesurait son imaginaire aux méandres et tiroirs de L’amour de loin, opéra de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho sur un livret d’Amin Maalouf. Deux amoureux. Lui, troubadour médiéval en Occident. Elle, princesse d’Orient. Une mer les sépare ; un pèlerin les unit. Mais ce n’est pas forcément le sujet de cet opéra, qui en cache beaucoup.

Robert Lepage et son scénographe Michael Curry font apparaître un nouveau personnage : la mer, relais visuel de l’orchestre, qui épouse ou anticipe les états d’âme de ces humains d’un autre temps habitant une fable intemporelle. Cette mer prend vie à travers 28 000 lumières DEL.

Sur ces fils de lumière se greffe un dispositif — la patente métallique à cliquetis, qui fera se gausser les New-Yorkais ! Il balaie la scène de gauche (le côté de Jaufré) à droite (l’univers de Clémence) et supporte les personnages. Lepage répond ainsi au défi de la verticalité, autre dimension de cet opéra. Se mouvant sur cet escalier, les personnages, Jaufré surtout, semblent évoluer au gré de l’emprise de leur conscient et du tangible (en bas) ou de leur inconscient et des idéaux (en haut).

Cette dualité tangible/intangible distingue aussi les interventions du choeur. Les têtes des choristes émergent lorsque le choeur est foule, société. Elles sont invisibles lorsque les interventions illustrent l’inconscient des personnages.

Les deux moments visuellement les plus marquants sont la tempête au début de l’acte IV, lorsque le dispositif lumineux tangue, et la scène du rêve de Jaufré pendant la traversée. Sa bien-aimée lui apparaît alors dans les flots comme une sirène.

L’univers de Jaufré est marqué par les teintes froides, du bleu mâtiné de vert. Celui de Clémence est jaune doré, constellé de rouge. L’idéalisation, propre à l’amour courtois, se matérialise par des éléments lumineux blancs, lorsque Jaufré pense à Clémence. Le Jaufré de Clémence est la foi. Le rouge-doré est parsemé de flashs blancs lorsqu’elle implore pour la première fois le Seigneur (acte IV). Tout l’acte V, celui de la mort de Jaufré, est une lente sublimation de l’amour courtois, transcendé en foi. L’amour de Dieu est donc « l’amour de loin suprême ». Plus Clémence l’intègre, plus elle s’élève sur son échelle (encore la dualité rationalité/irrationalité…).

Les niveaux de lecture sont multiples. Évidemment l’opposition Éros et Thanatos est flagrante, puisque Jaufré meurt en franchissant le Rubicon. Il le clame déjà pendant la traversée : « De loin, le soleil est lumière du ciel mais de près il est le feu de l’enfer ! »

Robert Lepage avait bien raison de dire que tout n’avait pas été exploité dans l’oeuvre jusqu’ici. Par exemple, d’une certaine manière, Clémence est une facette de Jaufré lui-même. Elle le verbalise à l’acte III : « Je suis l’outremer du poète et le poète est mon outremer. Entre nos deux vies voyage une musique. » L’infinie subtilité du spectacle de Lepage est que cette congruence se matérialise à la fin de l’oeuvre. Après s’être allongée sur le corps mort de son soupirant et constatant la pureté de ses sentiments, et reconnaissant Dieu en cet amour, Clémence se voit littéralement « infusée » par l’âme de Jaufré et sa robe, par de subtils jeux d’éclairage, se pare de reflets bleus et verts.

Seules plusieurs visions du spectacle pourraient révéler d’autres intuitions de ce type. La seule chose peut-être dérangeante est que la profusion lumineuse de cette lecture de L’amour de loin éclaire certes la musique, mais peut aussi être vue comme l’élément central, la musique devenant alors un « habillage » du spectacle.

Sur le plan musical, l’Opéra de Québec a fait de bons choix. Solistes, orchestre et chef ont relevé le défi de la complexe partition. La palme revient à Erin Wall, Clémence absolue, surpassant, dans des aigus célestes, la créatrice du rôle, Dawn Upshaw. Le rôle de Jaufré est probablement un rien trop bas par rapport à la tessiture de confort de Phillip Addis. Mais il est un si grand chanteur que cela passe inaperçu. L’excellente Tamara Mumford a été très émouvante en déclamant le poème médiéval en langue d’oc. Kaija Saariaho est venue saluer avec les artistes, tous ovationnés.

La soirée finie, la tête pleine de concepts plus ou moins contradictoires de cette création profuse et alambiquée, on se dit tout de même que les histoires de cocufiages de barytons par des ténors de l’opéra de papa avaient le grand mérite de la simplicité !

 
 
 
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