Robert Lepage offre un moment d’anthologie théâtrale avec «887»

Le 29 avril 2016, Samuel Larochelle, Le Huffington Post Québec

Difficile de choisir ce qui est le plus jouissif dans la pièce de Robert Lepage « 887 » : sa fascinante capacité à faire vibrer les spectateurs en racontant une frange de sa jeunesse et une tranche de l’histoire du Québec, le fabuleux dispositif scénique qui s’avère aussi simple que complexe ou la foudroyante interprétation du poème « Speak White » qu’il récite dans un état de grâce devant un parterre parsemé de têtes politiques fédérales et provinciales, lors de la première médiatique. Une chose est claire cependant : le génie de Québec est plus grand que grand.

Robert Lepage est depuis longtemps reconnu pour sa façon d’incorporer la technologie au théâtre comme nul autre avant lui, ainsi que pour le raffinement de sa construction dramaturgique. Mais rarement est-il allé aussi loin dans son intimité pour nous raconter une histoire.

Question d’illustrer la mince ligne qui sépare sa vraie vie de sa nouvelle œuvre, il s’amène sur scène avant que les lumières de la salle ne s’éteignent, rappelant au public les règles d’usage au théâtre et continuant de discourir jusqu’à ce qu’on réalise que la pièce a déjà débuté.

Pendant deux heures qui passent à la vitesse de l’éclair, il nous fait visiter les unités du bloc appartement de son enfance, au 887 avenue Murray, jusqu’à ce que l’énorme structure pivotante prenne la forme de la cuisine de sa demeure, quelques décennies plus tard. Retournant aux origines du théâtre en jouant avec les ombres chinoises, tout en mettant à profit sa formidable maîtrise de la technologie moderne, il nous éblouit avec une machine scénique qui ne prend jamais le dessus sur son propos.

887 raconte son passage de l’enfance à l’adolescence et celui qu’a vécu le Québec, entre 1960 et 1970, en quittant son statut de petite province au profit d’une nation ouverte sur le monde. Une transition évoquée par la présence grandissante de la culture étrangère, l’arrivée d’immigrants et, bien sûr, la volonté d’une partie de la population de prendre sa destinée en main.

Par-dessous tout, le créateur questionne les spectateurs sur leur mémoire, avec un mélange de tendresse et d’exaspération. Alors qu’il est invité à un événement pour réciter « Speak white », dont il est incapable de retenir la moindre strophe, il replonge dans son passé, nous raconte sa jeunesse, sa famille, son Québec. Sa façon d’évoquer l’une des décennies les plus décisives de l’histoire du Québec est à ce point sincère qu’on a l’impression qu’il parle de nous chaque fois qu’il parle de lui, et ce, même si on fait partie des spectateurs nés 20, 30 ou 40 ans après lui.

À une époque où la technologie prend le pas sur la mémoire, Robert Lepage évoque l’Alzheimer de sa grand-mère paternelle, met en lumière les multiples contradictions de notre devise « Je me souviens » et critique vertement la place offerte aux grands de notre histoire. Sa prise de position culmine avec le fameux poème de Michèle Lalonde, où les mots s’entrechoquent pour illustrer notre rapport avec notre identité et avec le monde. Un moment grandiose, rien de moins.

 
 
 
WEBCAM