Dans la nuit obscure du théâtre, deux projecteurs diffusent, sur le grand mur septentrional d’une grande boîte dans laquelle ont pris place plus de mille spectateurs, des reflets mauves sur d’immenses stores vénitiens. Un homme apparaît au-delà de ces claustras translucides; on aperçoit son torse puissant, dénudé, et sa longue chevelure. Il s’accroupit et commence de lever, à ce qui paraît être sa seule force, un rideau de fer silencieux. Celui-ci s’élève lentement, entraînant avec lui dans les cintres l’Hercule qui disparaît. Ainsi est né, le 2 juin, dans un de ces coups de théâtre qu’affectionne le metteur en scène québécois Robert Lepage, un nouveau lieu de recherche et de création installé dans l’ancienne caserne de pompiers de la rue Dalhousie, à deux pas du St-Laurent, au pied du Vieux-Québec.
La Caserne Dalhousie, comme il faudra l’appeler désormais, n’est pas un théâtre à proprement parler, mais un centre voulu, conçu et dirigé par Robert Lepage, dont la vocation est l’invention de nouvelles formes de représentation. Là se réuniront à des fins qui ne seront pas forcément la représentation des acteurs bien sûr, mais aussi des plasticiens, des architectes, des musiciens, des chanteurs, des danseurs, et tout ce que l’université Laval, reconnue pour ses activités de pointe, compte de chercheurs dans les domaines de l’image, du son, de l’électronique, de la télématique et de l’informatique. Quatre ans après que la décision en fut prise, la compagnie de Robert Lepage, Ex machina, dispose enfin d’une adresse, d’un toit et des moyens nécessaires à tenir le rang de réputation internationale.
La soirée du 2 juin ne fut pas un gala ordinaire, le metteur en scène marquant dès l’ouverture de la Caserne ses spécificités. Il y eut bien quelques discours officiels, mais soigneusement agencés dans une représentation qui mêlait astucieusement le spectacle pur, la politique, la science et les diverses techniques qui seront désormais utilisées à la Caserne. Ainsi, afin d’éviter la cohue dans les escaliers de ce lieu escarpé, Robert Lepage a-t-il lui-même conduit une visite virtuelle, armé d’un micro HF et d’une caméra vidéo dont les images étaient projetées en direct dans la grande salle. Elles étaient aussitôt mixées avec un film montrant le lieu avant sa réfection et différentes projections des pages à l’écran des ordinateurs concourant à ce que tous ont salué ici comme un « show » exceptionnel, dans ce québécois que n’effraie pas - pas assez, disent certains - quelques anglicismes.
Ce projet à la fois ambitieux et d’un coût raisonnable - 5,5 millions de dollars canadiens, soit environ 22 millions de francs - a été essentiellement financé par le gouvernement et la ville de Québec avec l’aide de l’État fédéral. « Ce ne sera pas un lieu de diffusion, explique Robert Lepage à la faveur d’un entretien tenu sur la terrasse de la Caserne, déjà baptisée Beaubourg en raison de l’omniprésence de tuyaux d’aération, car je ne voulais pas m’empêtrer dans une programmation. Mais comme par le passé, nous continuerons de présenter des programmations spontanées de nos travaux en cours, sortes de répétitions publiques qui ont toujours très bien marché à Québec. Tous les projets d’Ex Machina seront pensés, développés et répétés à la Caserne, qu’il s’agisse des pièces de théâtre ou des ouvrages d’opéra auxquels je serai associé. C’est une vraie révolution pour nous puisque, jusqu’à maintenant, nous étions obligés de trouver des moyens de coproduction et de travail à l’étranger, comme à Édimbourg, et de présenter chez nos partenaires des débuts de spectacle boiteux, ce qui ne plaisait évidemment pas à tous les spectateurs. »
Le programme 1997-1998 est déjà très chargé. Outre l’installation à l’automne sur Internet d’un site Ex Machina interactif et la confection d’un CD-ROM, le metteur en scène va reprendre les répétitions de son prochain spectacle, La Géométrie des miracles, inspiré des œuvres de l’architecte Frank Lloyd Wright et de celles du philosophe Georges Gurdjieff. Cet été, l’acteur Peter Darling viendra répéter avec Lepage une nouvelle présentation d’Elseneur, qui sera présenté en tournée en Amérique du Nord, tandis qu’un acteur argentin reprendra en Espagne, après avoir répété à Québec, le spectacle Les Aiguilles et l’opium. Cet été toujours, les acteurs du Dramaten de Stockholm viendront rue Dalhousie répéter La Célestine, de Rojas, que Robert Lepage mettra en scène cet automne dans des décors fabriqués à la Caserne. À l’automne encore, le patron d’Ex machina dirigera le tournage cinématographique du premier volet de sa Trilogie des dragons
Il sera temps alors, en janvier, de se lancer dans les répétitions de La Tempête, puis de penser sérieusement aux premiers travaux sur La Damnation de Faust, opéra de Berlioz que Robert Lepage mettra en scène en 1999, au côté du chef d’orchestre Seiji Ozawa, dans le cadre du Festival Saito Kinen de Matsumoto. Là encore, la règle de la Caserne sera observée : l’ouvrage sera répété à Québec avec tous les solistes.
Autant dire que les 120 personnes que l’on croise ces jours-ci dans la Caserne ne chôment pas. D’autant que se met au point, avec l’université, un « cabaret technologique » qu’on verra peut-être un jour au Festival de Créteil, si sciences et arts veulent bien s’accoupler dignement.
Ex machina se veut ouvert aux artistes canadiens, comme ce jeune metteur en scène invité par l’Opéra de Toronto, qui a choisi de venir se préparer à la Caserne. « Notre projet artistique doit appartenir à tout le monde, explique Robert Lepage. Il faut que tous les gens avec qui nous allons travailler viennent ici, y habitent, y respirent un peu afin de savoir ce que c’est que d’être nord-américain, soit quelqu’un qui n’a aucune préhistoire, aucune histoire, aucune fondation. C’est une situation difficile, mais qui permet toutes les inventions. »