Rue Dalhousie, Québec. Le poste des pompiers, devenu la place « lepagienne » de la création multimédia. C’est Ex Machina. Quelle façade! Les passants « passent » et ne voient pas.
De l’autre côté de la rue, on embrasse d’un seul regard la façade splendide, à « l’ornementation généreuse, presque tourmentée ». À première vue, aucune rupture. Tout paraît homogène. C’est beau.
L’immeuble est peu ordinaire, manifestement. Allant battre la semelle juste devant, on heurte de la main le mur dans sa partie « franc sud ». On constate le faux qu’on a pourtant pris pour vrai. Car cette section est pastiche.
Cet ouvrage léger et trompe-l’œil est, selon les observateurs, unique au monde. Il est admirablement cosmétique de la partie agrandie de la « maison » Ex Machina. mais en même temps, il est décor de scène audacieux et permanent derrière lequel s’élève une tour de verre, « jointoyée » d’aluminium anodisé, dont le sommet fait un « clin d’œil architectural » au Musée de la Civilisation, tout à côté.
Dans la tour de verre se dresse un escalier névralgique où on vient, où on va, où on pense, où on discute, où on guette. L’escalier est rouge : comme « l’urgence incendie », comme le rideau de scène. Tout se tient. Chaque détail architectural, dans ce bâtiment, revêt, au-delà de l’imposé, une signification.
Ce mur-décor en L, détaché carrément du bâtiment et presque autoportant, c’est une idée des architectes de la transformation du « poste de pompiers », MM. Jacques Plante et Marc Julien. Ils forment ensemble la société Plante & Julien, et exploitent un bureau rue Saint-Paul, à Québec, et un autre Avenue Laurier, à Montréal.
C’est connu. La Ville de Québec est inflexible quant à la restauration des immeubles classés ou patrimoniaux. Va pour le débordement de 20 pieds de la « caserne » hors de son emplacement d’origine. Mais il faudra que la façade en maçonnerie, tôle, corniches et autres ornements soit scrupuleusement « continuée ».
Les architectes ne l’entendent pas ainsi. Tourner le regard vers le passé, soit. Respect du style Second Empire du bâtiment édifié en 1912, sur le lieu même de l’ancienne Bourse de Québec, et respect des « principes originels de composition », rien de plus pertinent. Mais il faut encore, à leurs yeux, que la façade ajoutée témoigne de la vitalité architecturale de notre fin de siècle. « Nous n’avons pas voulu faire du faux vieux. Ni de construction neuve à l’ancienne », déclare l’architecte Marc Julien.
Son associé et lui ont eu l’idée d’une façade factice qui exprimât en même temps la destination du bâtiment. C’est à un décor théâtral, qui devait durer, qu’ils ont pensé. Les discussions ont été franches, mais cordiales. Le feu vert est donné. Le résultat plaît.
Le mur est en fibre de verre. L’effet est pâmant. L’illusion, parfaite. Chapeau. Un peu plus et on lui faisait des rails pour des représentations théâtrales ponctuelles de plein air.
Ce faux mur de 35 pieds de haut sur 16 de large, qui fait l’angle des rues Dalhousie et Saint-Jacques, est bien ancré, assuré par des colonnes robustes d’acier galvanisé. Il tient tête au vent, aux secousses sismiques. Il se moque, en principe, des rayons ultraviolets, La résine de polyester, dont la fibre de verre est fortifiée, résiste au feu.
Les architectes ont eu l’idée. Robert Lepage, Michel Bernatchez et Michel Gosselin, les trois maîtres de l’ouvrage Ex Machina, ont partagé leur enthousiasme. « Pour des architectes, travailler avec des gens aussi systématiques, volontaires et déférents est tonifiant », raconte M. Julien.
Mais il a fallu un « maître dans la facture de décors » pour exécuter le mur. Martin Beausoleil, natif de l’Ange-Gardien, mais habitant Beauport, était tout désigné. Quoiqu’il n’existât personne encore qui ne se soit commis dans ce genre de « parement extérieur ».
Il s’entend en matière de décor télévisuel, notamment en ce qui touche les studios de nouvelles. Il fit aussi des chapiteaux de colonnes chez Simons. Quant au décor de théâtre, ce n’était pas vraiment son rayon. Tandis que ce décor devait être robuste et paraître vrai, même à distance de nez.
Il fallait qu’il reproduise parfaitement (formes, texture, détails, usure et légers défauts, éventuellement) de nombreux éléments constitutifs de la façade de l’immeuble, Pour ce, au moyen de « caoutchouc-latex », l’empreinte complète de celle-ci a été prise, puis des moules ont été faits dans lesquels a été versée, sur la couleur, la fibre de verre imbibée de résine de polyester.
Que d’audace! Mais l’architecture aura, ce faisant, poussé un peu plus loin la frontière de l’accomplissement.