Mystérieux, intriguant, voire cabalistique, tel s’annonce l’étrange édifice où Robert Lepage et sa compagnie de production installeront leurs pénates dans quelques semaines, aux pieds des remparts du Vieux Québec, juste à côté du Musée de la civilisation. Pour concevoir le Centre multimédia Ex Machina, les architectes Plante et Julien se sont donnés corps et âme à leur première expérience de lieu théâtral, tandis que leur client, impliqué à toutes les étapes, s’initiait aux arcanes de l’architecture. Il prépare même un spectacle portant sur les dix années où Frank Lloyd Wright suivit l’enseignement du « gourou » Gurdjieff!
« Ces confidences sont là pour quelque chose, dit Robert Lepage. Il y a une très grande parenté, d’ailleurs, entre les projets de théâtre et les préoccupations architecturales, à propos de l’espace, du fonctionnement, de la philosophie et même de la poésie du bâtiment. Surtout quand on a une compagnie qui s’appelle Ex Machina et qu’on a la prétention d’essayer d’extraire de la poésie et de la magie de la technologie et de l’architecture. Donc sans vouloir m’avancer trop, je pense que ce projet a une affinité entre notre travail et celui des architectes, plus que dans bien d’autres théâtres construits récemment. »
Et voilà le décor planté, fait d’affinités électives, de conjonctions d’étoiles, avec une pincée de hasard. À commencer par la toute première contingence, car le site n’était pas le choix de Lepage, mais un cadeau (empoisonné?) de la Ville de Québec, celui de la Caserne Dalhousie. L’État de cet historique poste de pompiers datant de 1912 ne laissait, paraît-il, d’autre choix que de tout démolir, sauf la tour, le toit mansardé, et la façade Second Empire. Il a donc fallu restaurer à l’authentique cette tranche avant.
De plus, Ex machina a fait l’acquisition du terrain mitoyen, et a dû raser le bar O’Zone, trop décati, qui l’occupait. Ce qui a permis d’élargir le lot, et d’obtenir une base carrée de cent pieds de côté.
Mais du coup, la façade s’allongeait du tiers. « Pas question pour nous de faire de la copie, explique l’architecte Marc Julien, alors nous continuons la volumétrie, mais en plus sobre et avec du verre. Le coin vitré abrite un escalier et les ombres chinoises visibles de la rue, la nuit, accentueront l’effet théâtral. » La façade opulente, pour ne pas dire « pompière », dément l’accueil fruste et utilitaire qui attend le visiteur dès l’entrée. « On espère que l’âme de l’équipe de Robert Lepage, la sueur qu’ils vont mettre là-dedans, seront perceptibles jusque dans le foyer. »
Qu’on se le dise, en effet, le Centre Ex Machina n’est pas un théâtre, mais plutôt un « outil de travail », dit Robert Lepage, un laboratoire où s’élaboreront, dans le secret, des pièces, des films, des opéras, etc., et où le public ne se glissera en catimini, que par faveurs intermittentes. Le plus gros de l’espace est donc occupé par l’aire de jeu centrale, sertie d’équipements technologiques ainsi que - détail nouveau et original - de petits studios communicants. C’est ce qu’on appelle la « boîte noire ».
« C’est après avoir visité plusieurs théâtres, raconte Marc Julien, qu’un beau soir, dans le train en revenant de Québec, Jacques Plante et moi, on s’est dit : et si on allait jusqu’au bout de la métaphore de la boîte noire? » Ainsi naquit le morceau principal de l’édifice, celui qui s’accole à la façade et qui se présente sous la forme d’un simple cube, recouvert de granit noir lustré.
Un peu mausolée morbide, comme concept, non? « Pas du tout, pourquoi?, s’étonne Marc Julien. D’abord, les passants se reflètent sur la surface lisse, une manière pour nous d’évoquer l’une des fonctions du théâtre, miroir de la société. Et puis, nous avons animé la façade arrière. »
Dans la pierre, de mini trous laissent briller les fibres optiques et représentent quatre constellations. Au milieu, une porte de garage géante évoque la scène d’un théâtre. «Tout est prévu pour que, de ce côté, on puisse installer le public dans la ruelle, et lui offrir des spectacles depuis l’arche de la porte.» Une bande de granit dépoli encadre toutes les ouvertures, et les angles de ces cadres dessinent des lignes de fuite, orientées vers un point focal unique, à hauteur de l’œil. « Une allusion, dit Marc Julien, à la manière dont se construisaient les anciens décors de théâtre, organisés en perspective autour d’un point de fuite. »
N’empêche. La firme Plante et Julien s’est distinguée dans le passé, surtout pour son travail sur des bâtiments funéraires, par exemple avec le siège social d’Urgel Bourgie. « Les autres architectes nous avaient présenté des salles qu’ils avaient faites, des trucs flamboyants, se souvient Robert Lepage. Eux nous ont montré des projets assez simples, un peu morbides, sauf que nous, ça nous a séduits, parce qu’ils avaient eu à réfléchir à tout le côté plus métaphysique de l’espace, aussi au lieu comme déclencheur de recueillement et de fiction, et c’était très proche de l’esprit dans lequel nous voulions travailler le nôtre. »
L’homme de théâtre le plus poly du Québec, polyvalent, polyglotte, polysémique, polynucléaire, et bien sûr, polygraphe, se réjouit d’avoir un endroit, enfin, où recentrer ses énergies. « On souffre en ce moment d’éparpillement, explique-t-il, avec un agent à Tokyo, Londres, Paris. Maintenant, les gens sont prêts à accepter les productions qu’on va réaliser ici. Ce lieu sera pour nous un point de chute et un pivot. »
Au centre de la mosquée de La Mecque se trouve un cube géant de pierre noire, le Ka’hab. Pour les musulmans, il représente le noyau du monde islamique, l’axe spirituel et géographique autour duquel tout gravite. Et c’est l’une des figures de référence dont les architectes se sont inspirés.
Depuis que la modeste firme montréalaise Plante et Julien a décroché ce contrat, elle s’est établi une tête de pont à Québec, allant jusqu’à partager (comme les ingénieurs, d’ailleurs) les locaux temporaires d’Ex Machina. Le directeur de production Michel Bernatchez, le responsable de la scénographie Michel Gosselin, bref, tous les membres de l’équipe cliente demeurent à portée de crayon. Le projet s’élabore, à grande vitesse, dans un coude-à-coude d’une rare intensité.
Le grand voyage (initiatique) touche à sa fin, mais laisse Marc Julien ravi : « Travailler avec Ex Machina a été l’expérience d’une collaboration extraordinaire. Je pense fermement que ce qui fait un bon projet, ce n’est ni le budget ni même le type de construction, mais la synergie qui s’installe entre l’architecte et le client. Or, depuis douze ans que je travaille, y compris mes trois ans d’association avec Jacques, je compte sur les doigts d’une main les très bons clients que j’ai eus, un bon client étant celui qui te permet de te dépasser. »
La satisfaction semble réciproque. Robert Lepage apprécie que les architectes se soient imbibés aussi complètement de tout ce qui fait le caractère particulier d’Ex Machina, « notre mentalité, notre façon d’explorer des concepts et de produire ». Il voit dans le résultat de leur travail un reflet fidèle de son propre univers créatif. Il y retrouve, par exemple, l’influence du Japon, visible dans l’hybridation du traditionnel en façade et de l’avant-gardisme dans le reste du bâtiment. Quant à l’image de La Mecque, « nous aussi, nous y tenions, à ce cube noir-là, dans le Vieux Québec, qui donne quelque chose de monolithique, de monumental, de sacré. »
Tout le monde n’affiche pas, pourtant, le même contentement. Au mur des lamentations patrimoniales, on entend parfois taxer le projet de « façadisme », même si les responsables municipaux du respect des codes rencontrent chaque semaine les constructeurs.
Gardons-nous de juger, quant à nous, avant d’avoir vu le bâtiment terminé et avant de pouvoir évaluer l’effet qu’il produit dans son vrai contexte.
Et réjouissons-nous, déjà, que La Mecque Lepage ait trouvé son axe à Québec. Enfin un créateur demandé ailleurs à qui on donne le moyen de se bâtir dans sa ville natale! Rendons grâce aux deux, qu’ils soient restés accrochés aux cintres, ou qu’ils soient descendus sur la scène Ex Machina, subventions en main (le projet s’élève à cinq millions). C’est la première des merveilles qui a surgi de cette boîte à surprises, et ce ne sera pas la dernière.