Si on a beaucoup entendu parler de la Caserne de Robert Lepage et de sa compagnie, Ex Machina, on en sait encore relativement peu sur l’allure que prendra le projet à son ouverture - prévue de façon définitive pour décembre prochain - ou sur les fonctions précises qu’il assumera alors. Multidisciplinaire et échappant aux définitions conventionnelles, ce centre de production ressemble donc passablement à l’esprit qui dirige ses destinées. Bien qu’on y tiendra périodiquement des activités publiques, la Caserne se veut d’abord et avant tout un lieu de production et un laboratoire multidisciplinaire donnant finalement à la troupe de Robert Lepage un chez-soi qui lui fait cruellement défaut. Dès le début, en janvier 1994, l’élaboration des Sept branches de la rivière Ota, par exemple, a nécessité l’aménagement de trois lieux non conçus pour le théâtre, avec les coûts supplémentaires et l’inconfort qui en découlent. Lors des répétitions publiques du printemps 1995, l’insuffisance du système électrique de l’ex-Naturalium, à deux pas de la Caserne, provoquait des interruptions régulières du spectacle.
La Caserne permettra donc d’abord de mettre fin à ce que Robert Lepage décrit comme « une vie de saltimbanque ». Pour le metteur en scène, c’est l’occasion de pouvoir travailler « à la maison » et d’inviter ses collaborateurs internationaux à venir créer avec lui à Québec. Au centre du projet, il y a une boîte noire, une salle multifonctionnelle aux ressources et à la volumétrie exceptionnelles. Avec 53 pieds de largeur, 58 de longueur et 34 de hauteur, la salle de production, aussi studio de cinéma, offrira un espace extrêmement flexible, pouvant s’agrandir vers le bas par des trappes couvrant presque toute la surface de la salle et donnant une profondeur disponible de 12 pieds suplémentaires. Quant on sait qu’une très grande part des théâtres travaillent avec moins de 20 pieds d’élévation, on voit toutes les possibilités ainsi offertes, sans comporter les qualités d’isolation acoustique et les ressources technologiques.
Car la Caserne doit aussi compter un studio de son, des équipements informatiques et de télécommunications pour présentation des spectacles par retransmission satellite, une salle de montage vidéo et film et des ateliers de costumes, de décors et d’accessoires. Grâce à un pont mobile unique au monde, on pourra même ouvrir le théâtre sur la rue, par la façade arrière, et y transporter éclairages et son pour des représentations extérieures.
Le défi de rendre ce projet multiforme est revenu aux architectes Jacques Plante et Marc Julien, qui ont dans leur répertoire la bibliothèque de l’Université Concordia, le siège social d’Urgel Bourgie, à Mont-Royal, et même la cuisine où Daniel Pinard présente ses délices culinaires hebdomadaires. Ils ont rapidement découvert que le rapport de Lepage avec les concepteurs s’effectue dans une succession d’échanges qu’on espère ascendants.
Ce côté évolutif du travail avec Lepage les a frappés d’emblée. « Il était très soucieux, souligne Jacques Plante, que nous respections la caserne, et il nous a donc orientés en conséquence. Le travail a ressemblé à un jeu de balle, avec un client expert et très motivateur. »
Ce caractère évolutif s’est imposé car la Ville de Québec a fortement insisté pour que le projet intègre l’édifice voisin, une boîte un peu décrépite qui abritait un bar, histoire d’éliminer une verrue à l’aménagement de la rue Dalhousie, entre la nouvelle Caserne et le Musée de la Civilisation. Cette expansion du projet, tout en permettant de faire respirer les espaces de travail - les bureaux, ateliers et studios pourront désormais s’étendre à une troisième bande de service autour de la salle principale -, a fait passer le budget de cinq à plus de sept millions de dollars.
On adjoindra donc désormais un nouveau segment à la façade Second Empire de l’ancienne caserne de pompiers, segment où l’on cherche à appuyer le fait que ce style de la fin du XIXe siècle était construit « en décors », comme l’explique Jacques Plante. Un mur de fibre de verre imitant l’allure de la surface originale sera monté sur des rails et, se déplaçant, révélera un escalier placé dans une cage de verre prolongeant le volume de la façade.
Joignant le moderne à la préservation du caractère patrimonial de l’édifice, la Caserne se donnera une nouvelle façade arrière, une façade en forme de boîte noire. Découpée dans un granit noir poli aux allures de miroir profond, marquée par des réseaux de sillons diagonaux découpés dans sa surface comme autant de liens entre les différentes parties du monde, construite autour d’un point de fuite évoquant la Renaissance, cette forme exprime dans ses traits la fonction même de la salle et certaines des idées fortes du travail qui s’y effectuera. « On a retourné l’idée de la boîte noire comme un gant », résume l’architecte.
L’accès du public à l’édifice se fera par un nouveau foyer installé sous l’espace de la façade originale, un foyer que l’on voit littéralement comme un lieu de feu, rappel de l’ancienne fonction de l’édifice et des feux du théâtre auxquels il se consacrera désormais. Cinq artistes - Paul Béliveau, Jocelyne Alloucherie, Paul Hunter, Rose-Marie Goulet et Mireille Baril - participeront à un concours d’idées car, pour orner le lieu de travail d’un artiste aimant créer à partir de presque rien, pas étonnant qu’on ait offert à ces cinq personnes une mesure d’espace libre.